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Un autre christianisme est possible

de Roger Lenaers

Pierre Collet
Publié dans Bulletin PAVÉS n°28 (9/2011)

Nos amis flamands connaissent Roger Lenaers beaucoup mieux que nous, en particulier grâce à ce livre [1] qu’il avait publié dans leur langue en 2001. Depuis lors, sont sorties des traductions allemande, anglaise, espagnole, portugaise et italienne, et ce n’est qu’après 10 ans que nous avons enfin accès à sa traduction française, réalisée par notre ami Édouard Mairlot via un détour par l’espagnol semble-t-il : c’est d’ailleurs le titre de l’édition espagnole qui a été repris ici, alors que les éditions précédentes se nommaient "Le songe de Nabuchodonosor". L’auteur utilise cette image pour ouvrir son livre : un sort semblable à celui de la statue du livre de Daniel va inévitablement s’abattre sur « ce monument grandiose de l’Église institutionnelle vieille de vingt siècles (…) ; le bloc de granit de la modernité s’est détaché du massif montagneux de l’histoire humaine et heurte avec force les pieds d’argile de la foi médiévale de l’Église.

S’intéressant donc au sort du christianisme aujourd’hui, notre auteur se garde pourtant bien de ressasser tous les problèmes institutionnels que relaient habituellement les médias. Ce qu’il nous offre est tout autre chose : comment comprendre cette distance qui s’est creusée entre croyants  dits "modernes" et cette Église qui eut une telle importance durant tant de siècles ? Existe-t-il une clé de compréhension de la situation qui nous permettrait d’aller de l’avant tout en sachant, en connaissance de cause, abandonner au bord du chemin ce qui relève d’un passé définitivement mort ?

Cette clé d’interprétation du choc entre la présentation de la foi chrétienne et la culture actuelle est bien connue et Lenaers l’utilise sans surprise. Elle tient en deux mots : hétéronomie et autonomie. Toutes nos religions se basent en effet sur ce principe « hétéronome » : il existe un autre monde que le nôtre, dont nous dépendons totalement, qui nous impose ses lois, qui intervient à sa guise dans nos affaires. Ne jugeons pas trop vite : Jésus lui-même, en son temps, puis les premières communautés chrétiennes n’avaient à leur disposition aucune autre représentation possible que ce double étage. Ne perdons pas notre temps à critiquer ce langage, ne l’évaluons pas avec nos critères, reconnaissons simplement qu’aujourd’hui il ne fonctionne plus : l’homme moderne a découvert que le monde possède ses propres lois, et qu’il est de notre responsabilité de le faire évoluer dans un sens ou dans un autre, de même qu’il ne dépend que de nous, humains, qu’il devienne plus juste et plus fraternel… Bref, ce que la modernité nous a appris, c’est que notre monde est autonome, et non hétéronome.

En serait-ce donc fini des religions, des spiritualités, de la Bonne Nouvelle de Jésus, de la foi et de Dieu lui-même, autant d’erreurs du passé qu’il faudrait maintenant jeter avec l’eau du bain ? Bien loin de là, car il existe une troisième voie qui assume l’hétéronomie et l’autonomie, et que Lenaers appelle la théonomie. « Qui pense de cette façon reconnaît en Dieu la dimension la plus fondamentale de toute chose et, en conséquence, la loi interne du cosmos et de l’humanité ». Dans cette pensée, « il n’existe qu’un seul monde, le nôtre. Mais ce monde est saint puisqu’il est l’autorévélation de ce mystère que nous signifions par le mot Dieu », un Dieu qui « n’est jamais dehors mais depuis toujours au centre » (p. 25). On est bien dans la logique de l’incarnation.

C’est dans cette perspective de la théonomie que Lenaers relit alors  toutes les formulations hétéronomes de la doctrine chrétienne relatives aux Écritures, à la Tradition, à la hiérarchie, à la christologie, à la Trinité, à Marie, aux résurrections, à la vie après la mort aux sacrements, à la liturgie... Pour remarquer d’abord que les représentations traditionnelles ne sont souvent pas si anciennes ou originelles qu’on voudrait nous le faire croire : « la confession de la divinité de Jésus, par exemple, a eu besoin de plusieurs siècles pour entrer dans le dépôt de la foi ; il a fallu trois siècles pour que l’Esprit de Dieu soit vu comme une personne divine et quatre pour affirmer l’hérédité du péché originel ; et plus de mille ans pour faire du mariage un sacrement ; et beaucoup plus pour l’infaillibilité pontificale et les dogmes mariaux…   Tous les croyants des époques précédentes n’étaient-ils donc pas chrétiens ou catholiques… ? »  Lenaers joue là sur son terrain favori : jésuite, ancien professeur de langues anciennes, il connaît bien l’histoire des idées et des mythes qui ont façonné notre culture, il les analyse, il les démonte, mais il en respecte la signification profonde.

Toute cette recherche débouche donc sur une sorte de nouveau catéchisme, au sens le plus positif qu’on voudrait donner à ce terme, recouvrant tant les contenus de la foi que les pratiques institutionnelles, liturgiques, sacramentaires, mais aussi la vie intérieure, la prière et les spiritualités. Une somme d’informations, d’analyses, de perspectives aussi riches les unes que les autres. Mais une proposition seulement : si l’ouvrage se termine sur une formulation du Credo libérée de l’hétéronomie et audible par la modernité, ce n’est qu’un signe de piste pour que nous tracions notre chemin.

Mais derrière tous ces dogmes et toutes ces réalités dont la plupart d’entre nous admettent aujourd’hui une certaine relativité, c’est bien plus fondamentalement l’idée et la représentation que l’on se fait de Dieu qui est visée (p. 93 sv.) : s’il n’existe pas de Dieu-du-ciel, mais seulement un Dieu-de-l’univers, un Dieu-parmi-nous, un Dieu-en-nous, se profilera spontanément le reproche de panthéisme que lui opposeront les philosophes – bien plus que les croyants, sans doute… Nul doute qu’il faudrait poursuivre ici avec ce que l’auteur a écrit plus récemment.[2]  Mais dans cette ligne, j’aimerais pointer un développement qui m’a particulièrement intéressé et que je trouve représentatif de la démarche de Lenaers, c’est celui qui traite du thème de la création.

Ce que nous voulons dire quand nous confessons notre foi en un Dieu créateur, c’est que le monde et tout ce qu’il contient, nous compris, sont une « révélation de soi » de Dieu. Dans le modèle du monde hétéronome, la création est considérée comme la peinture d’un artiste, la statue d’un sculpteur, le bâtiment d’un architecte. Une fois réalisée, l’œuvre existe par elle-même, le cordon ombilical est coupé entre l’artiste, le sculpteur, l’architecte et leur production, de sorte qu’ils sont séparés, que l’œuvre peut être vendue ou même détruite. Dans le modèle du monde théonome, la création est plutôt comme la danse exécutée par un artiste, ou l’aria chanté par un ténor, ou le solo d’un violon, ou les paroles qui coulent de la bouche d’un poète. « Même si l’artiste et l’œuvre restent bien distincts, l’œuvre reste cependant tellement unie à l’artiste que la fin de son activité signifie en même temps la fin de l’œuvre d’art. Ces œuvres d’art ne mènent jamais une existence autonome. »  (p.97) Pouvait-on exprimer plus clairement ce mystère de l’unité et de l’autonomie, du lien et de l’identité ?

On l’aura compris : cet « autre christianisme » que propose Lenaers ne paraîtra iconoclaste qu’à ceux qui ont choisi une fois pour toutes de se réfugier dans des formules du passé, devenues de plus en plus insignifiantes. Pour tous les autres qui voudront bien entendre ses remises en question décapantes et enrichissantes, il se présente vraiment comme une Bonne Nouvelle.


 

Pierre Collet (Hors-les-murs)

Notes :

[1]  par Roger Lenaers, éditions Golias, Villeurbanne, mai 2011, 303 pages. Voir aussi la présentation qu’en donne son traducteur dans Golias-Magazine n° 137, mars-avril 2011, pages 54-57.
[2]  Roger Lenaers, Al is er geen God-in-den-hoge, Een vervolg op De Droom van Nebukadnezar, Uitgeverij Pelckmans, Kapellen 2009, 207 pages. On peut en lire une bonne présentation et une analyse en néerlandais par Antony Singelenberg sur http://si-ve.nl/roleA.html




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