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À la sacristie, dans la nef ou ailleurs ...

Jean-Marie Culot
Publié dans HLM n°126 (12/2011)

Quelque 130 personnes se sont réunies à Linz pour travailler le thème  « célébrer l’eucharistie en période de manque de prêtres » ; elles ont renouvelé l’appel à l’ordination d’hommes et de femmes, éventuellement mariés et, moment décisif, n’ont pas seulement appelé à des célébrations eucharistiques en l’absence de prêtre, mais faute de réponse satisfaisante, en ont annoncé l’organisation prochaine. Les contestataires vont donc à l’affrontement. Cette bourrasque s’était levée à l’annonce d’une réorganisation (et forcément, d’une raréfaction) des paroisses. Sale temps pour la hiérarchie, temps couvert et venteux.

Cet appel de prêtres autrichiens suscite une large adhésion dans la population catholique autrichienne, jusqu’à trois quarts d’approbations. Faisant état d’un contexte différent, une équipe de prêtres de Rouen tient cependant à publier une adhésion au manifeste de leurs confrères autrichiens et à la déclaration des 190 théologiens allemands ; ils insistent sur leur attente d’une Église qui soit à l’écoute des besoins et des attentes des hommes d’aujourd’hui, une Église solidaire des pauvres et des exclus. Un groupe de prêtres irlandais appelle pour sa part à une sainte désobéissance et se propose notamment de dénoncer comme l’imposition forcée d’une nouvelle traduction anglaise du Missel. Et plus près de nous, aujourd’hui, un Manifeste de nos amis flamands est en train de recueillir des milliers de signatures : les promoteurs expliquent qu’une communauté ecclésiale organisée reste nécessaire. Mais sa forme actuelle ne correspond plus aux réalités parce qu’elle fait encore tout reposer sur le sacerdoce réservé aux seuls hommes, célibataires de surcroît. Il faut trouver de nouvelles voies.

Voilà qui ouvre à tout le moins deux champs de réflexions, de morale (la valeur de l’obéissance), de théologie (la signification des sacrements).

Dans un article paru le 16 novembre dernier dans La Libre Belgique, Paul Tihon aide au discernement sur la légitimité de la transgression. « Les auteurs de l’Appel invoquent un devoir de conscience. Peut-être est-il bon de rappeler qu’il existe en la matière une série de critères généralement admis. Je les évoque rapidement : la reconnaissance d’un état de besoin qui n’est pas le fait d’un individu, mais d’une communauté ; la volonté d’être fidèle à l’Esprit, ce qui se traduit en pratique par la disponibilité à adopter des solutions meilleures ; le souci de rester cohérent avec la visée initiale ; enfin, la volonté de sauvegarder la communion, quitte à accepter de passer par une phase conflictuelle. »  Des avancées furent fréquemment initiées par des expériences, des dérogations. Et l’auteur de souligner que le critère décisif sera : « L’innovation qui transgresse les règles en vigueur sera-t-elle ou non ‘reçue’ dans l’Église ? » et de faire appel à la sagesse...[1]

La seconde réflexion est que ces contestataires ouvrent le catéchisme aux bonnes pages, même s’il s’agit de voix isolées (celles des derniers Mohicans ? selon le mot de Gérard Bessière) ou tant mieux s’il s’agit de l’avant-garde d’un mouvement de fond. Porter le questionnement sur les ministères et l’eucharistie, c’est rouvrir deux dossiers majeurs que la Réforme et la Contre Réforme du XVIe siècle avaient refermés prématurément et gauchis malencontreusement, accentuant de part et d’autre les aspects qui distinguaient, interrogeant trop sommairement les témoignages évangéliques.[2] C’est désigner le nœud du ‘système’ catholique, malade aujourd’hui de sclérose. C’est donner sa chance à une rénovation qui peut désormais s’appuyer sur les acquis de l’œcuménisme, de l’histoire de l’Église, de l’exégèse, même si le prix est celui d’une confrontation. Et de quelques égratignures. Personne n’ira jusqu’au sang, même sous la colonnade du Bernin !

Ce qui suit est-il une bonne amorce ? L’évêque de Sankt Pölten a estimé que c’était aller vers un affaiblissement du sacrement et du ministère sacerdotal ; celui d’Innsbrück, ouvert par ailleurs sur la question du célibat sacerdotal, se refuse à admettre de telles célébrations en l’absence de ministères ordonnés. C’est là, à notre sens, reproduire une formulation des mystères héritée de Trente, désormais non féconde, fleurant la sacristie où s’entassent, désormais inquiètes et nostalgiques, chasubles et dentelles. N’est-ce pas plutôt au centre de la nef, au milieu du peuple chrétien, qu’il convient d’entendre et les questions et les réponses, et d’abord de réentendre les premiers disciples ?

Jacques Vermeylen[3] nous livre sur Jésus et le christianisme primitif des indications qui nous aident à bien situer l’essentiel et à mesurer la grande liberté dont jouissent les disciples dans leurs célébrations et l’organisation des services de leurs communautés.

« Ce trop bref survol permet de le constater : le Nouveau Testament et les communautés chrétiennes du ier siècle ignoraient la problématique de la consécration personnelle du prêtre ou l’idée de son "sacerdoce" ; ils ne parlaient pas en termes de pouvoirs (ordre, juridiction), mais réfléchissaient en termes de services à rendre dans la communauté (vision fonctionnelle). C’est ce qu’on appelle les ministères d’Église, et ils évoluent en fonction des besoins. » (p. 199)

« L’eucharistie dominicale condense symboliquement toute l’existence chrétienne [...]. Ce n’est pas la ‘messe du prêtre’ à laquelle l’assemblée assiste pieusement, mais l’acte de l’assemblée entière. Il est tout naturel que celui qui rassemble ordinairement la communauté – c’est en principe la tâche du prêtre – préside aussi l’eucharistie. Il faut cependant remarquer que jamais le Nouveau testament ne précise qui doit assumer cette fonction ; la question n’était donc pas prioritaire. Il est d’ailleurs permis de penser qu’à l’origine elle n’était pas toujours dévolue à un homme consacré à cet effet par l’imposition des mains. Aujourd’hui, la pénurie grandissante de prêtres conduit à regrouper les paroisses, ce qui risque d’appauvrir rapidement le tissu communautaire de l’Église.  S’il est vrai que l’eucharistie est indispensable à la vie de toute communauté chrétienne, ne faut-il pas modifier les règles actuelles de désignation de ceux qui peuvent la présider ? » (p. 204)

À suivre Jésus, à s’inspirer des premières communautés, convient-il d’ailleurs de choisir le centre de la nef  pour se dire les questions (si possible les bonnes) et s’échanger les réponses ? De se confiner dans l’enceinte des temples chrétiens, comme leur personnel abusivement sacralisés ? N’est-ce pas aussi sur les parvis, n’est-ce pas aussi dans les maisons, autour des tables, que doivent se célébrer la louange, s’organiser les services et se manifester les charismes ? Lire et relire l’Écriture « pour y trouver le fondement principal de sa réflexion et de ses propositions pour la vie chrétienne » (p. 206), la rouvrir avec Luther et bien d’autres demandeurs de réforme. Réinventer aujourd’hui la fidélité à Jésus dans des formes de ministère et de célébrations qui soient inspirées de son esprit et adaptées à nos besoins.

Mais, à moins de lourdes expiations à assumer, de grâce, si possible, plus à la sacristie !

Jean-Marie Culot (Hors-les-murs)

Notes :

[1]  Il nous plaît d’évoquer, plus fondamentalement encore, l’attitude désobéissante ‘chronique’ de Jésus lui-même. André Myre a écrit là-dessus un lumineux Jésus, le refus d’obéir. À lire sur notre site

[2]  D’André Myre encore, voir Les dirigeants des groupes chrétiens selon le N.T., sur le site canadien www.culture-et-foi.com
[3]   Le Marché, le Temple et l’Évangile, Cerf, Paris, 2010.




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