Publications

Rechercher les articles
par mot du titre ou mot-clé :

présentés par :

année et n° (si revue):

auteur :

Face à l'euthanasie :

cheminement et expérience d'un médecin généraliste et diacre permanent

Philippe Van Vlaenderen
Cet article n'a pas été publié dans une de nos revues

Extraits de l’article

2.2. Euthanasie et soins palliatifs sont deux pratiques médicales différentes et complémentaires

Euthanasie et soins palliatifs permettent aux humains de choisir leur type de fin de vie, en fonction de leur conception de la dignité et du sens que revêtirait pour eux une vie de souffrance physique et psychique. La différence entre les deux se trouve donc dans l’intention et le but de l’acte médical. 

Les soins palliatifs visent à diminuer une situation de souffrance intolérable, réfractaire aux possibilités de traitements classiques, chez un patient en fin de vie. Leur but est donc de soulager, sans arrêter la vie. Le décès demeure ainsi relativement imprévisible dans le temps et peut survenir éventuellement quand aucune famille n’est présente auprès du défunt.

L’euthanasie est, pour sa part, un acte volontaire de mettre fin à la vie d’un patient qui le demande librement, avec insistance et de façon répétée. Le malade  est mis sous sommeil profond, un curarisant lui est administré et la mort survient en quelques minutes. Le malade peut choisir de manière totalement libre le moment auquel cette euthanasie a lieu : au stade préterminal, ou de quelques jours à quelques mois avant les grandes souffrances et la dépendance totale. S’il s’agit d’une maladie chronique très pénible, l’euthanasie pourra être réalisée n’importe quand, mais alors les formalités légales sont un peu différentes. En effet, dans ce cas, la loi exige l’avis de deux médecins dont l’un est soit psychiatre, soit spécialiste de la maladie concernée. De plus, l’euthanasie ne peut être pratiquée au plus tôt qu’un mois après la demande écrite du patient. Quand celui-ci se sent définitivement prêt pour son euthanasie, tous ceux qu’il souhaite voir auprès de lui peuvent être présents.

Il y a donc une grande différence entre l’euthanasie et les soins palliatifs et une complémentarité. Une grande différence parce que les soins palliatifs visent à améliorer autant que faire se peut le confort du patient, sans objectif de raccourcir la vie, tandis que l’euthanasie a pour objectif de mettre fin à la vie, ce qui offre une fin de vie tout à fait gérée par le patient. Une complémentarité parce que le patient peut choisir l’une ou l’autre solution, en fonction de son concept à lui de la dignité et du sens qu’il accorde à la souffrance physique et/ou psychique irréversible.

En raison de cette différence et de cette complémentarité, j’estime que les autorités religieuses ou morales, qui tentent de faire croire que l’euthanasie peut être remplacée par les soins palliatifs, parlent de choses qu’elles ne connaissent pas.

Exemple vécu

 J’adresse un jour une de mes patientes à un gastroentérologue pour des troubles digestifs que je ne m’explique pas. Hélas, le gastroentérologue lui trouve un cancer du colon déjà métastasé aux poumons. La patiente subit fort courageusement opération, radiothérapie et chimiothérapie qui offrent un résultat très positif : les métastases pulmonaires ont quasiment disparues. Elle est suivie régulièrement et le cancer semble éteint. La rémission se prolonge et elle vit heureuse, prenant sa vie en main comme elle l’a toujours fait.

Un matin, elle s’effondre à domicile avec un côté, non pas paralysé, mais ayant beaucoup moins de force que l’autre. Elle ne sait plus se tenir debout, ni faire un pas seule. La mise au point montrera des métastases cérébrales. Son sort est scellé et elle le sait. Elle demande alors une euthanasie avec insistance et fermeté. Elle ne la demande ni impulsivement, ni par désespoir. Au contraire, elle ne fait que prendre sa vie en main avec dynamisme, sans se laisser abattre et sans subir passivement la maladie.

Elle a peur de mourir comme tout le monde, mais elle sait que sa mort est inéluctable à brève échéance. Elle sait ce qui l’attend avant de mourir d’ici quelques mois, si elle subit passivement sa maladie. Elle refuse de vivre ces mois de douleurs, de paralysie progressive, de chimiothérapie sans espoir et donc dénuée de sens pour elle, de perte d’autonomie, de dépendance totale, d’incapacité de retourner à son domicile puisqu’elle ne tient plus debout. Elle ne veut pas se perdre elle-même dans ce qui l’attend à coup sûr. Elle a peur de l’euthanasie, perd pied momentanément, mais choisit d’oser, sachant que, comme le dit Kierkegaard, « Oser, c’est perdre pied momentanément. Ne pas oser, c’est se perdre soi-même ».

Le mari de la patiente était entièrement d’accord avec la demande d’euthanasie de son épouse avec qui il avait partagé harmonieusement 50 ans de vie commune. Comme elle, il estimait que les mois de dépendance et de souffrances supplémentaires et inutiles qui s’annonçaient n’avaient aucun sens.  Il était pourtant immensément triste et pleurait beaucoup en envisageant la réalité qu’impliquait la demande de sa femme. Cependant, malgré sa tristesse,  il soutenait fermement et admirablement sa femme dans sa demande.

Par contre, la fille unique de la patiente a d’abord refusé catégoriquement et avec violence la demande d’euthanasie de sa maman : c’était une réaction impulsive, mais combien compréhensible et humaine. Elle a ensuite évolué petit à petit vers une compréhension de cette demande, et sa colère s’est transformée en une immense tristesse. Nous avons pu beaucoup parler à quatre. La fille, sans que sa tristesse ne diminue, a accepté de faire dès ce moment-là, le deuil de sa maman, deuil qu’elle devrait de toute façon faire quelques mois plus tard. Sa tristesse provenait donc de la perspective du décès de sa mère, mais non de la demande d’euthanasie. Elle est devenue très vite la complice de la demande de sa maman … tout en restant extrêmement triste. Pour moi, son attitude exprime  le geste d’amour le plus pur : vouloir le bien de l’autre avant le sien.

Le médecin doit toujours essayer de prendre en compte la famille qui va devoir survivre à une  euthanasie. Pour ma part, je l’explique au demandeur d’euthanasie : nous allons prendre un peu de temps avant de la pratiquer, pour aider la famille à accepter votre décision et, si possible, à y adhérer. Sinon, après l’euthanasie, les proches qui s’y opposaient risquent de ne jamais pouvoir faire leur deuil, car ils sont à la fois tristes et révoltés de ce qui s’est passé. Par ailleurs, cette conciliation permet au demandeur d’euthanasie de s’en aller en étant en paix vis-à-vis de ceux qu’il aime, et qui ont fini par adhérer à son choix de fin de vie.

Dans mon expérience, sauf lorsque le refus d’euthanasie par un membre de la famille est lié à des valeurs religieuses ou philosophiques, les familles ont  toujours unanimement fini par adhérer au choix de leur proche. Lors de la conciliation, ceux qui s’accrochent à leurs principes sont aussi ceux qui réagissent avec leur tête et ne prennent pas en compte la situation humaine. Les autres réagissent avec leur cœur et prennent prioritairement en considération le meilleur pour leur proche.

3. Ce que je pense de l’euthanasie…

3.1. … en tant qu’être humain

Humainement, l’euthanasie est parfois la seule réponse possible aux demandes des personnes qui souffrent gravement, physiquement ou psychiquement. Bien entendu, si la souffrance est guérissable ou fort améliorable par d’autres moyens qui ne sont pas trop pénibles et qui peuvent donner un résultat très probant dans un délai raisonnable, il va de soi qu’il faut d’abord essayer ces moyens-là.

Mais quand ce n’est plus possible, pour moi, humainement, l’amour du prochain exige d’oser passer outre l’interdit de la morale conservatrice. Assurer le bien-être de l’individu, selon mes possibilités, me semble être le geste le plus humain. Quand le bien-être devient si ténu que le mal-être l’emporte, la mort devient, selon moi, l’issue la plus favorable et l’option la plus éthique. Qu’est-ce que la morale bien comprise, sinon ne pas vouloir faire de mal aux autres ? Maintenir un être humain vivant en souffrance profonde, contre sa volonté  exprimée de façon répétée et sans admettre d’exceptions, n’est-ce pas une forme d’immoralité honteuse et scandaleuse ? Pour moi indiscutablement. C’est assimilable à de la torture et donc immoral à mes yeux.

Dans un dossier de l’Institut Européen de Bioéthique, j’ai lu, sous la plume d’Etienne Montero[1] un article qui illustre bien le point de vue des moralistes conservateurs. Il écrivait : « … le refus de l’euthanasie est aussi inspiré par le souci de protéger le fondement de l’ordre juridique. … Sinon comment peut-on encore plaider pour le maintien d’un interdit ? » Donc, l’euthanasie d’un être humain en pleine souffrance dramatique est ici refusée pour « protéger le fondement de l’ordre juridique et pour permettre le maintien d’interdits ». Des individus humains sont sacrifiés au nom de principes. Pour moi, cela constitue une prise d’otage odieuse! Comment ces moralistes ne comprennent-ils pas, qu’avec des principes pareils, ils perdent tout crédit ?

Depuis mes vingt ans !                                  

Je me suis forgé progressivement cette conviction : je dois accorder l’euthanasie à un humain en grande souffrance qui la demande. Déjà quand j’étais jeune, je pensais : « on achève un animal souffrant, par compassion et par respect, à fortiori on ne peut pas laisser souffrir un humain qui supplie qu’on abrège ses souffrances». Aujourd’hui, en Belgique, quand l’euthanasie reste la seule solution, il est enfin possible de soulager le patient et de répondre positivement à sa demande insistante. C’est le seul service qu’on peut encore lui rendre.

Mon opinion sur ce sujet s’est affirmée                          

En quatrième année de médecine, j’ai commencé mes stages à l’hôpital. J’y ai découvert, par exemple, la réalité d’une personne qui suffoque nuit et jour, interminablement, ce qui provoque une angoisse, voire une panique constante, durable, insupportable, inapaisable. J’ai ressenti là que  ne pas pouvoir l’aider à en finir, malgré sa demande pressante, c’était pour moi inacceptable et intolérable. Il me semble que le seul geste d’amour qu’on puisse poser dans ces situations c’est de pratiquer l’euthanasie que le patient demande en espérant en retour une parole, un geste d’accueil et une réponse concrète. 

Je veux toutefois dissiper toute confusion éventuelle. Si un patient choisit de supporter sa douleur jusqu’au bout, à condition que ce soit bien son choix totalement libre, j’ai le plus profond respect pour lui et je ferai pour lui tout ce qui est possible pour l’accompagner dans cette voie. Cependant, face aux situations de douleurs graves et irréversibles, si mon tour devait arriver, je choisirai l’euthanasie.

3.2. … en tant que médecin 

L’engagement du médecin

En adhérant au Serment d’Hippocrate, le médecin s’engage à soigner, guérir et soulager ses patients. Guérir oui, mais quand ce n’est plus possible ? Quand tous les moyens thérapeutiques raisonnables ont été essayés en vain, que faire sans tomber dans l’acharnement thérapeutique ? A ce moment là, le médecin ne peut plus que soulager. Et parfois l’euthanasie est la seule issue de soulagement envisageable.

Dans ma pratique professionnelle, quelquefois, des personnes qui pouvaient encore être guéries, m’ont demandé une euthanasie avec insistance et de façon répétée. Dans ces cas-là, j’ai toujours répondu que je ne la leur refuserais pas, mais qu’elles devaient d’abord essayer les traitements existants, si ceux-ci ne sont pas trop pénibles et donnent un réel espoir de nette amélioration, dans un délai raisonnable.

Je pense au cas d’une patiente qui après trois ans de demande d’euthanasie répétitive a été hospitalisée d’urgence pour un accident. Tout en s’occupant des suites de son accident, les médecins hospitaliers l’ont aussi soignée et quasiment guérie du mal qui la rongeait et qui était guérissable, ce qu’elle refusait de croire. Quand elle fut guérie, combien m’a-t-elle remercié d’avoir refusé son euthanasie ! Pendant trois ans, elle m’avait invectivé chaque fois que je redisais qu’il fallait d’abord essayer ce que je croyais une solution possible à son mal.  Je reconnais que cette situation est exceptionnelle. N’empêche que pour moi, s’il y a une probabilité de guérison, c’est d’abord elle qu’il faut rechercher.

Mais si la guérison de la maladie qui provoque la souffrance ne vient pas, alors j’estime de mon devoir, aux vu de mes compétences régulièrement remises à jour, d’entendre la demande du patient jusqu’au bout. Je sais que cette conviction est loin d’être partagée par tous les médecins et je le respecte totalement. Beaucoup de médecins, de bonne foi, ne conçoivent pas qu’ils puissent  pratiquer une euthanasie. Ils ont été formés à sauver la vie jusqu’au bout et à tout prix. Ils sont conditionnés à cela.

Qu’est-ce que la vie ?                                                       

Quel est le sens d’une vie qui est désespérément  et irrévocablement tombée dans une grave souffrance ? De nombreux croyants pensent qu’une vie de souffrance a du sens. Je respecte totalement leur position. Mais peut-être n’ont-ils jamais été confrontés à une souffrance réellement insoutenable et dramatique. Pire, de nombreuses personnes, dont beaucoup de médecins, n’ont même jamais voulu regarder en face une souffrance franchement intolérable et se mettre vraiment à la place de ces malades.  Je suis choqué quand le personnel médical, y compris les médecins, dérangés par la souffrance d’un malade, se détournent de celui-ci, refusant de la regarder en face.  Ces médecins se protègent par l’indifférence et donnent à leurs malades des paroles faussement rassurantes : « Ca va aller… ».  Le patient sait que ce médecin ment. Et il se sent abandonné dans sa détresse.

Personne ne peut imposer un sens à ceux qui, mêmes croyants, ne voient aucun sens à leur vie devenue sans autre horizon que la souffrance grave et insoutenable.

Posséder des compétences, c’est aussi avoir des devoirs et des responsabilités                                                        

En tant que médecin ayant les compétences pour pratiquer une euthanasie, je me trouverais lâche de ne pas répondre à une demande d’euthanasie réfléchie, durable, donc non impulsive, si la médecine n’a plus de réels moyens d’aide à la souffrance de ce patient. Ce jugement est strictement personnel. Cette lâcheté que je me reprocherais, je n’en accuse pas les confrères qui refusent l’euthanasie.

Toutefois, je suis choqué par l’attitude de ceux qui font croire hypocritement à leur patient qu’ils accepteront de pratiquer une euthanasie … mais qui, lorsque tout a été essayé, ne répondent finalement pas à cette demande. Le médecin doit être honnête et clair avec  son patient, dès le départ. Il a tout à fait le droit de refuser de pratiquer une euthanasie, mais il doit le dire d’emblée pour permettre au patient de trouver, à temps, un médecin qui pourra l’accompagner dans sa demande, ce qui implique un cheminement qui prendra du temps.

Pour moi, accepter de pratiquer une euthanasie n’est pas agréable. Mais c’est respecter le choix du patient. Cela fait partie de mon métier, dans lequel il y a des moments très agréables, mais aussi d’autres très difficiles et dérangeants. Je vis cette situation comme l’exigence d’avoir le courage de ne pas abandonner mon patient, mais de l’accompagner jusqu’au bout.

Pour moi, l’euthanasie n’est pas une transgression des devoirs du médecin. C’est un autre geste médical, adapté à une autre sorte de pathologie : la souffrance grave, irréversible et sans possibilité thérapeutique médicale ou psychologique de la diminuer efficacement. Telles sont pour moi les situations de suffocation irréversible et de toute façon mortelle à brève échéance, mais aussi la douleur qui ne répond plus aux traitements les plus puissants, l’angoisse et le désespoir face à la perspective de perte de dignité et de dépendance totale, les maladies psychiques entraînant d’extrêmes souffrances : enfermement en maison psychiatrique, camisoles de force physique ou chimique, interdiction de voir ses proches, ni même son médecin traitant (ca m’est arrivé : on m’a interdit l’accès à la chambre de mon patient) angoisses horribles accompagnées de douleurs psychosomatiques ou physiques extrêmes, etc…etc… Pour moi, soulager le patient, y compris par l’euthanasie s’il n’y a aucune autre ressource, est un de mes devoirs fondamentaux de médecin envers mes patients.

3.3…. en tant que diacre 

Qu’est-ce qu’un diacre ?

Dès la moitié du 1er siècle après Jésus Christ, les apôtres désignés par Jésus pour enseigner son message, ont bien du constater que  les communautés chrétiennes de l’époque se réunissaient pour célébrer et prier joyeusement et fraternellement. Mais ils ont aussi constaté que ces communautés se désintéressaient des pauvres : veuves, orphelins, malades … etc. Ceux-ci étaient abandonnés à leur sort, ce qui était évidemment en contradiction avec le message et le vécu d’amour de Jésus. Bien sûr il existait des initiatives personnelles et individuelles de certains chrétiens en faveur des pauvres, mais les communautés en tant que telles n’avaient que peu ou pas d’initiatives généreuses dans ce sens. Des hommes et des femmes furent ordonnés diacres pour pallier à cette situation. Ordonner veut dire qu’on leur imposait les mains en vue d’une mission, celle de rappeler sans cesse à la communauté chrétienne qu’on ne peut se dire chrétien si on ne fait pas passer le pauvre avant soi-même, car c’est cela l’amour enseigné par Jésus. Est-il besoin de préciser qu’un grand malade est un grand pauvre ?

Le premier symbole du diacre.

Lors de la dernière scène, Jésus lave les pieds des apôtres : ce geste est le symbole premier du « serviteur des autres » et donc du diacre. Jésus nous indique par là comment servir les autres : s’abaisser à faire le travail réservé aux esclaves.  Les Evangiles sont parsemés d’exemples où Jésus nous montre de façon vécue, comment aimer et servir les autres. Aimer c’est faire passer l’autre avant soi.

Pour moi, en tant que diacre, je me sens donc appelé à entendre avec amour les demandes des humains et à les accueillir sans tabou, sans jugement. Jésus dépassait, aussi,  les tabous. Quelques exemples.  Il est allé parler à la Samaritaine au bord du puits, pour lui demander de l’eau. Un homme qui adresse la parole à une femme, étrangère de surcroît, était une chose impensable à son époque, un tabou. Jésus ne jeûnait pas toujours lorsque c’était prescrit. Il ne pratiquait pas le shabbat de façon rigoureuse et stricte, surtout si c’était pour soulager quelqu’un.

Le premier souci du diacre.

Les pauvretés et les souffrances les plus intenses des humains doivent être le premier souci du diacre. Si un être humain en grande souffrance médicale ou psychologique sans espoir d’amélioration demande que l’on mette fin à ses jours, tant il souffre, il doit être entendu. Je dois accepter de cheminer avec lui… et éventuellement, puisque j’en ai la compétence, lui accorder la seule dernière chose qu’on peut encore faire pour lui. Je connais des prêtres catholiques belges qui cheminent avec des malades en demande d’euthanasie et les aident éventuellement à s’adresser au bon endroit.

« Tu ne tueras point »

Des catholiques m’ont souvent rétorqué que les soins palliatifs existent ! Or ceux qui connaissent les soins palliatifs, savent qu’ils ne solutionnent pas tout, même s’ils constituent un progrès extraordinaire. Comme dit plus haut, soins palliatifs et euthanasie sont des réponses différentes et complémentaires, pour des souffrances différentes chez des individus différents au concept de dignité différent.

Je pense en outre que toute règle, quelle qu’elle soit, doit avoir des exceptions. Tuer en état de légitime défense est permis. Ne peut-on  considérer que l’euthanasie est une légitime défense de la personne contre sa douleur insoutenable et irréversible ? Pour moi c’est bien le cas. La guerre aussi constitue une exception. Etonnamment,  les détracteurs de l’euthanasie sont souvent ceux qui sont les plus indifférents pour les morts occasionnés par les guerres.

La position de l’Eglise catholique

J’entends souvent objecter : « Pratiquer l’euthanasie est interdit par la hiérarchie catholique ! ». Retournons encore à la source : Jésus. Il n’a pas condamné la femme adultère, ni la prostituée, ni le collecteur d’impôt qui trichait… Il n’a condamné que deux catégories de personnes : les marchands du temple et les docteurs de la loi qui édictaient les règles mais ne les pratiquaient pas nécessairement eux-mêmes. Or que fait l’Eglise catholique depuis le 4ème siècle ? Elle encourage et profite des commerces autour des lieux de pèlerinages (les nouveaux marchands du Temple). Elle édicte un grand nombre de lois et de dogmes, pour la plupart absurdes et inhumains, et rédigés par des personnes que je pense fort éloignées de la réalité du monde.

L’amour est au dessus des lois. Et Jésus n’a enseigné « QUE » l’amour. Il a dit : « le shabbat est pour l’homme et non l’homme pour le shabbat ». Ce qui veut dire : la loi et la morale sont pour l’homme et non l’homme pour la loi ou la morale. C’est aussi le message de St Augustin : « aime et fais ce que tu veux ».

Pour ma part, je continuerai à obéir à ma conscience. Celle-ci  me dit que je ne peux pas refuser une euthanasie, à un patient très souffrant, à qui la médecine ne peut plus rien proposer de mieux. Mon statut de diacre, tel que je l’ai compris, n’est qu’un incitant de plus à écouter la demande des plus pauvres dans leur corps et dans leur psychisme. Je ne demande pas que d’autres diacres-médecins fassent de même, si leur conscience le leur interdit. Mais je demande qu’ils me laissent faire selon ma conscience, au-delà des interdits de la hiérarchie catholique.

Certains catholiques m’ont suggéré : puisque tu es catholique, laisse faire l’euthanasie par d’autres médecins qui l’acceptent. Pour moi, ce serait une hypocrisie grave. D’une part, c’est ignorer que pratiquer une euthanasie est un acte lourd, qui ne laisse pas le médecin intact psychologiquement. C’est un acte très émouvant par la relation établie avec le patient, ses proches et le personnel médical accompagnant. Croyez-moi, il m’est arrivé de pleurer  avec le patient et ses proches, lors des échanges qui précèdent une euthanasie. J’ai accompagné ce patient et sa famille dans le plus intime de leur vie, pendant des semaines, des mois, parfois des années. Durant ce temps, nous sommes devenus proches et  intimes. D’autre part, ce n’est pas au moment de sa vie où le patient compte le plus sur moi, que je vais refiler son euthanasie à un confrère qu’il ne connaît pas. C’est inconcevable à ma conscience professionnelle et chrétienne! Quel sentiment d’abandon  mon patient vivrait-il alors ?

Un évêque belge a un jour proclamé : « Il est plus courageux d’endurer la souffrance jusqu’au bout, que de se faire euthanasier. » Selon moi, cet évêque parlait de ce qu’il ne connaît pas. Car il faut un courage énorme pour demander une euthanasie et il serait stupide de peser sur une balance, la quantité de courage nécessaire dans l’un ou l’autre cas. Ensuite, comment une personne pourrait-elle choisir de continuer à vivre dans une souffrance intolérable, si elle  n’y voit aucun sens ? Bien sûr, je respecte infiniment celui qui accueille une souffrance intolérable de façon libre et je l’accompagnerais évidemment sans réserve dans son choix. Ceci m’est arrivé très souvent, comme à tous les médecins. Mais respectons tout autant la personne qui a le courage de choisir l’euthanasie. A chacun son chemin. Je plaide pour que les patients puissent être libres de toutes pressions religieuses, morales ou sentimentales, lorsque la fin approche. Par pressions sentimentales, je veux parler de celles qu’exercent les familles qui, attachées à leur proche, refusent parfois d’accepter l’euthanasie que celui-ci demande. La pression familiale peut aussi aller dans l’autre sens, je l’ai vécu : une famille peut presser le patient de demander l’euthanasie parce qu’elle ne supporte plus la souffrance de son proche, ce qui est compréhensible mais évidemment inacceptable. Parfois la famille fait pression parce qu’elle ne supporte plus la charge du traitement du patient. D’autres situations du même genre peuvent se présenter. Le médecin doit bien veiller à faire respecter strictement la seule volonté du patient, quelle qu’elle soit. C’est uniquement à la personne souffrante de décider pour elle et nous n’avons pas à la juger, quoi qu’elle décide, du moment que les critères de la loi sur l’euthanasie sont respectés. Je terminerai en soulignant bien que je n’encourage pas l’euthanasie tout comme je n’encourage pas de vivre sa souffrance jusqu’au bout. Mais j’accueille les demandes d’euthanasie avec humanité.

 Conclusion

La loi belge relative à l’euthanasie me paraît une loi équilibrée qui protège efficacement et les patients et les médecins. Les médecins ont la garantie de ne pas être poursuivis en justice pour meurtre, s’ils ont bien respecté les obligations strictes de la loi. Ces obligations répondent au bon sens et il n’est pas difficile d’y satisfaire, tout en respectant le secret professionnel. Les patients reçoivent la garantie qu’un médecin peut répondre à leur demande d’euthanasie, à condition que celle-ci soit bien leur demande à eux, sans l’influence de quiconque et que cette demande ne soit pas impulsive, mais répétée et réfléchie. S’ils sont inconscients et s’ils ont rempli préalablement une demande écrite d’euthanasie en cas d’inconscience irréversible, ils ont la même garantie : il sera répondu obligatoirement à leur demande.                                                           

La loi belge est prudente, elle n’envisage pas d’emblée des situations extrêmes telles que l’euthanasie de mineurs.  Certes les  mineurs en situation de grandes souffrances physiques ou psychologiques irréversibles méritent notre compassion et notre aide. La réflexion devra être à la fois créative et respectueuse ; elle prendra du temps. En attendant, la loi actuelle concernant l’euthanasie est une belle innovation qui répond aux demandes les plus nombreuses. Le temps nous permettra de discerner quelles en sont les améliorations possibles.


Philippe Van Vlaenderen (El Kalima)

Notes :

[1] E. MONTERO, « Accompagner la personne en fin de vie »,  www.ieb-eib.org

Publié dans la revue "Frontières", Volume 24, numéro 1-2, automne 2011 - printemps 2012 p. 89-96 

URL        http://id.erudit.org/iderudit/101309ar




retourner dans l'article


webdesign bien à vous / © pavés. tous droits réservés / contact : info@paves-reseau.be

Chrétiens en Route, Communautés de base, Démocratie dans l'Eglise, Evangile sans frontières, Hors-les-murs HLM, Mouvement Chrétien pour la Paix MCP, Pavés Hainaut Occidental, Sonalux