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La mort d'une religion

Jacques Meurice
Cet article n'a pas été publié dans une de nos revues

Eh oui ! les religions sont comme les êtres humains, elles naissent un jour, elles vivent, grandissent, prospèrent, puis elles sont malades et un jour aussi, elles meurent et disparaissent. Leur vie est seulement habituellement plus longue que celle des hommes, elle se compte en siècles plutôt qu’en années, à tel point que beaucoup d’adeptes et de fervents adhérents ont souvent été persuadés de leur immortalité. Au cours de son histoire, l’humanité  a cependant  connu bien des exemples de mort de religions. A Babylone on en a déjà fait l’expérience, puis les religions des Hittites, des Egyptiens, des Grecs, des Celtes, des Etrusques, des Romains, toutes y ont passé. Certaines ont vécu plus de trois mille ans, mais la moyenne se situe plutôt vers les deux millénaires. Il y a quelques exceptions comme pour confirmer la règle : le Judaïsme en est une, le Bouddhisme aussi, mais le Bouddhisme est-il vraiment une religion ?

Pourquoi la religion catholique échapperait-elle à ce qui paraît être une loi universelle ? Le cardinal Martini, jadis archevêque de Milan et père du Concile Vatican II, a parfois dit que l’Eglise catholique avait dans la société un retard de deux siècles au moins. Maintenant il faudrait bien lui en reconnaître trois. Quand les peuples ou les nations ont à surmonter des obstacles importants comme des guerres, des invasions, des migrations obligées, il n’y a qu’une seule règle et chance de survie, c’est l’adaptation. S’adapter aux changements c’est sauver sa vie. C’est, semble-t-il, ce que l’Eglise catholique n’a pas su ou pu ou voulu faire, depuis quelques siècles. Elle n’a pas accepté les grandes révolutions, ni en France, ni en Italie, ni en Russie, ni en Espagne, et les petites seulement où et quand cela l’arrangeait. Elle n’a jamais été pour le progrès par les lumières ou par la science. Prisonnière de ses dogmes et d’une morale dite naturelle, elle n’a pu accepter spontanément Darwin et l’évolution, Voltaire et le goût des libertés, Marx et le socialisme, Einstein et la relativité, Gandhi et l’autonomie des peuples dans la paix, Renan, Loisy et le Modernisme, Freud et la psychanalyse, pour n’en citer que quelques-uns. Elle a toujours refusé d’envisager le droit au divorce, à l’avortement, à l’homosexualité, à la pilule contraceptive, à la procréation médicalement assistée, au mariage pour tous, au suicide, à l’euthanasie. Elle s’oppose avec obstination à l’ordination des femmes, au mariage des prêtres, à la franc-maçonnerie et à la liberté de pensée. Bref, elle a multiplié à l’infini les blocages et les refus.

Ce n’est pas seulement la pédophilie d’un certain nombre de prêtres qui pose problème, c’est aussi et surtout le décalage d’avec la vie. Pourquoi la fréquentation des églises a-t-elle baissé de façon aussi catastrophique depuis la dernière guerre mondiale ? Pourquoi les sacrements ne font-ils plus partie des signes sensibles de la vie pour beaucoup ? Pourquoi les vocations sacerdotales et religieuses sont-elles devenues si rares, alors que les O.N.G. continuent à recruter parmi les jeunes ? Tant de questions qui sont restées sans réponse, qui bien souvent n’ont même pas été posées, car il y a une sorte de silence orgueilleux et totalitaire de sa hiérarchie qui s’est appesanti sur les difficultés de l’Eglise. Le problème est sérieux, le pape François en est conscient, mais beaucoup refusent encore de le comprendre et de l’envisager. Nombreux sont ceux qui ont été tentés par des échappatoires. Les paroisses ont été désertées et certains ont trouvé leur chemin dans des communautés de base, dans des mouvements charismatiques, des équipes de recherche spirituelle. Le tissu ecclésial s’est diversifié à l’infini pour correspondre aux aspirations particulières, mais en divisant allégrement le peuple de Dieu, peut-être ainsi devenu adulte, mais échappant à sa hiérarchie. Un membre de l’Opus Dei n’est pas un membre de Sant Egidio, tant s’en faut. Un membre de l’Emmanuel, n’est pas de Jérusalem ni des Béatitudes. Un membre de Taizé n’est pas du chemin neuf, ni légionnaire du Christ. Un dignitaire de l’Ordre de Malte n’est pas un théologien de la libération. Cela semblerait vouloir dire que maintenant une telle diversité est offerte à tous, que chaque croyant doit pouvoir y trouver sa voie, sa vérité, sa vie ? Cela pourrait aussi signifier l’éclatement d’une religion en un grand nombre d’options dont certaines sont, au pire, antinomiques. A quoi peut servir une religion si elle ne rassemble plus ?

Il y a quelques années, en tant que prêtre ouvrier j’ai publié un livre intitulé Adieu l’Eglise. Beaucoup en ont conclu que je partais, déçu ou rejeté, et peu de lecteurs ont compris qu’en fait je disais adieu à une Eglise qui semblait, elle, s’en aller, quitter la vie des gens, s’éloigner d’un monde du travail qui cependant vivait, plus qu’on ne pouvait le penser, de façon presque naturelle, des valeurs chrétiennes. De là à dire que l’avenir du Christianisme, du message chrétien, se trouve désormais ailleurs que dans une religion et n’a véritablement plus besoin de liturgie, de sacrements, de prêtres et d’églises ! Pourquoi pas ?

Jorge Bergoglio voudrait ouvrir l’Eglise, mais pour en faire une démocratie, cela ne suffit pas, il faudrait inventer des syndicats de diacres, de prêtres, d’évêques et peut-être de cardinaux, il faudrait y créer des partis, des élections, y favoriser une liberté d’options et de parole. Il y a peu de chances qu’il y parvienne, aucune religion n’a d’ailleurs jamais été une démocratie, et puis l’opposition de la Curie, des conservateurs et des intégristes encore nombreux l’en empêchera certainement. Alors, l’Eglise ? Elle va continuer à se dégrader lentement, très lentement car le poids des institutions va dans le sens du maintien des traditions, jusqu’à la dernière goutte de sueur et d’énergie. Même si des groupes ont l’impression que des morceaux d’Eglise rajeunissent et font rayonner leur témoignage, le constat d’ensemble ne laisse aucun doute. Ce n’est pas en important massivement des prêtres d’autres régions du monde, ni en organisant à grands frais des rassemblements massifs qu’on va sauver l’institution. Les paroisses sont désertées, des églises sont à vendre, les séminaires ferment, les couvents se vident et se transforment en maisons de repos, les religieux et religieuses de différents ordres ou congrégations fusionnent. Il n’y a plus que les brasseries monastiques qui sont en pleine expansion et parfois jouent un rôle social régional qui n’est pas négligeable.

Une religion qui meurt ce n’est pas nécessairement triste et désastreux. On a bien souvent récupéré les pierres des temples abandonnés pour en faire des maisons pour le peuple. Espérons seulement qu’il y aura toujours quelques hommes et quelques femmes pour penser que le Christianisme c’est autre chose qu’une religion, c’est une philosophie, une sagesse de vie, un sens de l’existence.


Jacques Meurice (Hors-les-murs)

Notes :
Publié par le quotidien La Libre Belgique le 20.02.2018

Jacques Meurice est l'auteur de :

Adieu l’Eglise, chemin d’un prêtre ouvrier, Edit. L’Harmattan, Paris, 2004.

Jésus sans mythe et sans miracle, l’évangile des zélotes, Edit. Golias, Villeurbanne, 2009.






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