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Adieu à Thierry Snoy (1936-2017)

Bernard Snoy
Publié dans CEM n°118 (3/2018)

Pour la Paroisse Libre, Thierry était un peu une sorte de « référent » : souvent, grâce à sa formation théologique et psychologique, répondant à nos questions, il nous a aidés à saisir la signification profonde des textes bibliques, il nous a aidés à partager sa foi, son espérance.

Une foi concrète, engagée dans notre monde, notamment celui des souffrants, des démunis (La troupe du Possible).

Il fut un homme libre et fort dans sa recherche de sens, scrutant inlassablement l'histoire de Jésus et des débuts du christianisme.

C'est un vrai témoin de l'Évangile qui nous a quittés. (Jean Debelle)


C’est avec énormément d’émotion que je prends la parole ce matin pour rendre hommage à Thierry, dire ma fierté de l’avoir eu pour frère, évoquer son parcours si singulier et redire à un frère aîné très aimé, ma profonde affection.

Thierry, aîné de famille, a toujours tenu une place primordiale dans notre fratrie. Reconnaissons qu’il était hors normes à bien des égards : par sa forte constitution, sa brillante intelligence, sa grande sensibilité et surtout sa forte personnalité. Homme de la Parole, homme de l’Ecrit, doté de grands talents, notamment d’éloquence, son extraordinaire connaissance de la bible, sa recherche infatigable de la vérité, son courage face aux multiples épreuves de sa vie, sans oublier son humour, lui ont toujours valu une grande autorité morale.

Nous étions deux frères dans une fratrie de sept enfants, avec huit ans et trois mois d’intervalles. La décision de Thierry, prise à l’âge de 20 ans en 1956, de devenir moine dans la communauté bénédictine de Maredsous, a été évidemment déterminante pour son itinéraire futur mais aussi pour le mien. Je me rappellerai toujours ce moment le 15 août 1956 – j’avais 11 ans – lorsqu’au sortir de la messe de l’Assomption, notre père m’informa que Thierry allait devenir moine à Maredsous et que, par conséquent, les charges de Bois-Seigneur-Isaac et de la continuité familiale allaient reposer sur mes frêles épaules.

Depuis ce moment, il y a plus de 60 ans, nos voies ont progressé différemment mais, en quelque sorte, de manières complémentaires, et, comme nous en avions convenu, nous sommes restés toujours "à portée de voix", prêts à nous soutenir l’un l’autre, tout en nous appréciant dans nos différences.

J’ai relu avec émotion les lettres que nous nous sommes adressées au fil des décennies. J’y trouve une étonnante continuité, en particulier sur le thème qui a toujours été au cœur des engagements de Thierry : celui de la foi ou plus exactement du type de foi en l’Evangile de Jésus-Christ que Thierry a entretenu devant nous.

C’est ainsi que déjà en mars 1960, à l’occasion de mes 15 ans, Thierry m’écrivit : "Je ne me sens nullement qualifié pour te donner 'le bon exemple' en vertu de qualités que je posséderais. Je n’ai que ma Foi à te présenter, une Foi de pécheur racheté par la Souveraine Miséricorde de notre Dieu. De cela seul, je tiens à témoigner devant toi. Le reste, à mes yeux, n’a pas d’importance." Ne croirait-on pas entendre parler le Pape François ?

En 1967, nous sommes tous les deux étudiants à Louvain et Thierry publie sa thèse de doctorat en théologie sur La marche de Jésus sur les eaux, Etude de la rédaction marcienne. Il démontre l’importance de cet épisode qui tient en quelques versets et qui, comme il l’écrit, marque un moment important dans la prédication du Christ car il "ouvre les yeux" aux disciples sur la divinité de Jésus. C’est une des principales théophanies de l’évangile de saint Marc, comparable à celle de l’Epiphanie, dont, par une étonnante coïncidence, c’est la fête aujourd’hui.

Décembre 1971 : Thierry prononce pour Christine et moi, le jour de notre mariage une homélie d’une grande richesse spirituelle, où il commente les deux textes clés du Nouveau Testament que sont l’évangile des béatitudes et l’éloge de la charité par Saint Paul dans l’épître aux Corinthiens. Christine et moi ne l’oublierons pas et lui serons toujours reconnaissants.

Nous connaissons l’itinéraire ultérieur de Thierry où son approfondissement de la foi se conjugue avec son départ de Maredsous, sa rencontre et son mariage avec Marie-Christine en 1974, la vie familiale avec leurs trois filles si attachantes et la traversée de multiples épreuves de santé et, notamment, la création avec Marie-Christine de la Coupole Bruxelloise de l’Autisme à Jette, Centre de Jour et Centre d’Hébergement. Après l’exégèse, ce seront désormais la psychanalyse, le travail avec les toxicomanes, dans le cadre du Centre d’Accueil et de Traitement du Solbosch, que Thierry dirige pendant 10 ans, puis les patients de la Clinique La Ramée, dirigée par le Docteur François Legein, qui absorberont son énergie. Je salue aussi le rôle de Thierry comme co-fondateur du Théâtre du Possible.

Les décennies passent mais c’est toujours la même quête qui habite Thierry. Dans les Ultimes Paroles qu’il nous adresse pendant l’été 2014, il évoque les conférences qu’il donne sur la littérature biblique. Je le cite : "Je me présentais comme 'passionné', 'interpellé' par ces textes, je me préoccupais surtout du sens qu’ils revêtaient pour ceux qui les avaient élaborés, dans le cadre culturel et religieux qui était le leur, à ces époques reculées. Enfin, je me demandais devant eux ce que ces textes pouvaient encore signifier pour nous aujourd’hui. Je faisais part de mes questions, de mes doutes, etc." Dans ses conférences réunies sous le thème De Jésus de Nazareth au fils consubstantiel, il amène ses auditeurs au cœur de la foi en faisant apparaître Jésus comme la théophanie permanente, la manifestation bénéfique et discrète de Dieu parmi nous.

Dans ses Ultimes paroles, il nous livre aussi l’intuition "fulgurante" avec laquelle il s’est réveillé un matin "Ce qui me 'supporte', a-t-il pensé, est ce qui me 'déborde' ! Et inversement." Sans qu’il sache très exactement en quoi consiste ce qui le 'supporte' et ce qui le 'déborde'. N’est-ce pas l’expérience confuse dont ont parlé de nombreux mystiques ?

Enfin dans un nouveau message qu’il nous envoie en juillet-août 2016, il écrit : "J’ai l’intention aujourd’hui de vous parler de ma foi….. Foi essentiellement 'critique", …  en ce qu’elle reconnaît la part 'humaine' ou plutôt les 'avatars' de la dite 'Parole de Dieu' dans notre compréhension ou incompréhension, au cours de notre histoire, de la Bible, le livre par excellence de la 'révélation' judéo-chrétienne. Il nous parle d’une foi du refus des évidences, en cela prophétique, une foi contestataire, une foi aussi subjective et faillible, une foi pleine de pudeur et de discrétion, qui laisse l’autre libre, ne lui impose rien, n’essaie pas de le convaincre."

Avant de conclure, je voudrais dire à Marie-Christine combien toute notre famille lui est reconnaissante de la manière dont elle a su rendre Thierry heureux. Je voudrais aussi lui dire ainsi qu’à ses filles combien elles ont été épatantes dans l’accompagnement de Thierry dans ces dernières années marquées par la maladie.

En conclusion, je voudrais revenir à un texte de Dietrich Bonhöffer, ce grand théologien allemand de L’Église confessante, qui eut le courage de s’opposer à Hitler, dont Thierry m’a parlé lors d’un des derniers déjeuners que j’ai eus avec lui. Il s’agit d’une des dernières lettres de Bonhöffer en juillet 1944 avant qu’il ne soit exécuté par les nazis. Cette lettre parle de l’idéal du chrétien et de la foi. Thierry a explicitement demandé que ce texte soit lu à ses funérailles. Bonhöffer écrit ceci : "Je me rappelle une discussion que j’ai eue avec un jeune pasteur français... Nous nous étions posé simplement cette question : que voulons-nous faire de notre vie ? Il me dit : J’aimerais être un saint. Cela m’impressionna beaucoup alors. Pourtant, je répliquai à peu près : Moi, j’aimerais apprendre à croire. Pendant longtemps, je n’ai pas compris la profondeur du contraste entre ces deux attitudes… J’ai compris plus tard et je continue d’apprendre que c’est en vivant pleinement la vie terrestre qu’on parvient à croire. Quand on a renoncé complètement à devenir quelqu’un – un saint, ou un pécheur converti, ou un homme d’Église … (ou tout autre stéréotype) – afin de vivre dans la multitude des tâches, des questions, des succès et des insuccès, des expériences et des perplexités… alors on se met pleinement entre les mains de Dieu, on prend au sérieux non ses propres souffrances, mais celles de Dieu dans le monde, on veille avec le Christ à Gethsémani ; telle est, je pense, la foi…." et il termine plus loin "Que Dieu nous conduise avec bienveillance à travers notre époque ; mais surtout qu’il nous conduise à Lui !"

Merci Thierry pour ton témoignage. Merci pour tout ce que tu as représenté pour moi, pour nous tous. Toi, qui as toujours cherché le Royaume de Dieu, nous te remettons avec confiance dans les mains de Dieu, qu’Il te transfigure et fasse briller sur toi la Lumière de son Salut.

 le jour des funérailles, Bruxelles, le 6 janvier 2018



Bernard Snoy


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