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De la prêtrise à l'abandon des doctrines, de Roger Sougnez

Jacques Musset
Publié dans HLM n°152 (6/2018)

Tel est le titre d'un nouveau livre édité par Golias. Il est le témoignage de Roger Sougnez, un prêtre belge âgé de quatre-vingt-dix ans qui pense utile de partager son long cheminement dans l'Eglise catholique. Il s'en est détaché au terme d'un long processus de questionnements qui l’ont conduit pas à pas à remettre en cause l'identité chrétienne qu'on lui avait enseignée et qu'il était chargé de transmettre.

Son parcours ne le prédisposait pas à pareille conclusion. Envoyé par son évêque en 1954 poursuivre des études supérieures de théologie à l'université de Louvain, il se passionna pour la recherche en toutes les matières religieuses. Et son enthousiasme s'est décuplé comme pour nombre de ses confrères à l'annonce du concile Vatican II qui devait ouvrir les fenêtres de l'Eglise et apporter de l'air frais dans la vieille maison catholique empoussiérée. Roger Sougnez, âgé d’à peine quarante ans à la fin du concile, a cru, à l'instar de la plupart des catholiques, prêtres et laïcs, que l'événement conciliaire allait révolutionner l'Eglise romaine et libérer les énergies disponibles en vue de sa rénovation. Il fut ordonné en 1955 et, après un ministère paroissial de quelques années, il fut nommé en 1962 dans une Ecole Normale catholique pour y donner le cours de religion à des professeurs laïcs chargés d'enseigner la doctrine catholique dans l’enseignement secondaire (équivalent du collège et du lycée français). Il exerça cette charge durant vingt-cinq ans. Pendant des années, il s'acquitta consciencieusement de sa tâche et enseigna la doctrine officielle, jusqu'au moment où, approfondissant davantage les bases de la foi catholique, il commença à se questionner sur leur crédibilité.

Il aurait pu comme beaucoup de ses confrères repousser interrogations et doutes comme des tentations auxquelles il importe ne pas succomber. Etant donné les conditionnements reçus, ce comportement est relativement courant chez les prêtres et les évêques. A cause de son honnêteté intellectuelle qui l'obligeait à ne pas éluder les questionnements et à les creuser sans a priori, il lui fut impossible de se dérober aux objections qui surgissaient du sein même de sa recherche. Sa réflexion, alimentée par les meilleures sources exégétiques, historiques et théologiques, lui fit percevoir peu à peu la relativité de la Vérité catholique et il continua sa déconstruction de l'imposant édifice doctrinal romain qui découle de quelques postulats admis comme allant de soi parce que, soi-disant, « révélés » par Dieu. Au bout du compte, il en est venu à professer un agnosticisme tranquille et à remettre radicalement en question les certitudes de la doctrine catholique et les fondements de sa morale. Roger Sougnez s'en explique largement dans son ouvrage. Dans l'interview à laquelle il a consenti pour notre hebdomadaire, il évoque sa démarche et les raisons qui l'ont conduit à ne plus adhérer aux dogmes catholiques.

Jacques MUSSET

* * *

Golias Hebdo : Roger Sougnez, au terme de votre longue existence, vous éprouvez le besoin de faire le point sur votre cheminement et de le faire connaître en publiant votre livre « De la prêtrise à l'abandon des doctrines ». Qu'est-ce qui vous a motivé dans cette démarche ?

Roger Sougnez : L'écriture de mon livre était pour moi une nécessité. Pour être au clair avec moi-même, il me fallait relire mon cheminement de plus de soixante années d'engagement dans l'Eglise, consacré presque totalement à l'enseignement de la foi catholique à de jeunes chrétiens. C'est pour cela que j'ai voulu, pour mon propre compte d'abord, me remémorer quel chemin j'avais suivi, quelles questions je m’étais posées, quel travail je m’étais imposé pour les élucider et quelles conclusions, auxquelles j’étais arrivé en mon âme et conscience, s’étaient imposées à moi. Mon propos a donc été de porter un regard lucide sur mon parcours et ensuite d’identifier quel sens il revêtait pour moi. L'honneur d'un homme est en effet d'être fidèle aux exigences qui le sollicitent, même s'il doit bifurquer en chemin et emprunter des sentiers imprévus et inédits. Ensuite, et c’était le plus important, je voulais partager mon itinéraire afin qu’il puisse aider les chrétiens et les non-chrétiens qui se posent aussi ces questions et qui ne disposent pas toujours des informations nécessaires pour les approfondir. C’est pourquoi je passe en revue la quasi-totalité des thèmes fondamentaux qui leur posent problème. Sans langue de bois, évitant les développements alambiqués, j’apporte une argumentation qui, je l’espère, les aidera à voir plus clair et à déterminer l’attitude à adopter vis-à-vis de leurs croyances.

G. H. : Comment, dans votre travail d'enseignement de la foi aux jeunes enseignants catholiques, en êtes-vous arrivé à vous poser des questions radicales ?

R. S. : Passionné par ma tradition religieuse et stimulé par le concile Vatican II dont je pensais qu'il allait révolutionner l'Eglise romaine, j'ai poursuivi, avec le plus grand intérêt, des études supérieures de théologie à l'université de Louvain. J'ai toujours eu à cœur de veiller à ce que ma foi chrétienne soit compatible avec les exigences de ma raison et c'est le motif pour lequel j'ai déployé tant d'efforts pour étudier le christianisme dans son éclosion et ses évolutions. Pendant des années, j’ai enseigné la doctrine officielle, mais, au fur et à mesure que je travaillais mon enseignement que je mettais un point d’honneur à approfondir sans a priori, de nombreux questionnements ont surgi. De là, ont découlé de graves objections auxquelles je ne pouvais me dérober sans me trahir intellectuellement et spirituellement. J'en arrivais peu à peu à réaliser la relativité de la doctrine catholique qui prétend exprimer la Vérité au nom de Dieu et qui utilise indûment la Bible et particulièrement le Nouveau Testament pour cautionner des affirmations de foi élaborées durant les premiers siècles en les présentant comme étant d'origine divine pour les faire avaliser. On est loin de la personne historique de Jésus. Je réalisais également que la théologie de Vatican II, malgré des aménagements de surface, reprenait les anciennes conceptions du catholicisme romain. Mon souci de probité intellectuelle m’amena à déconstruire en moi l'imposant édifice doctrinal romain qui découlait de quelques postulats admis comme allant de soi parce que, soi-disant, « révélés » par Dieu.

G. H. : Qu'entendez-vous par « postulats admis comme allant de soi » ?

R. S. : J'entends par là des affirmations qui ont été élaborées au cours des siècles et même dès le départ du christianisme sur Jésus, sur Dieu, sur la Trinité, sur les ministères de l'Eglise, sur les sacrements, sur la morale. On les a déclarées immuables, valables en tout temps et en tout lieu et pour tous les chrétiens. Elles ont été sacralisées et absolutisées par les responsables de l'Eglise réunis en conciles et prétendant qu'ils étaient mandatés par le Christ et Dieu pour définir la foi orthodoxe. Le problème, c'est que ces élaborations ont été faites dans des cultures singulières – la première étant la culture grecque - et ne représentent qu'une façon particulière d'exprimer le mystère de Jésus et de Dieu.

À cela s'ajoute le hiatus profond qui existe entre ces doctrines et ce qu'a vécu Jésus en paroles et en actes. Difficile de retrouver dans l'enseignement dogmatique et moral de l'Eglise l'homme de Nazareth dont la pratique libératrice révélait un Dieu libérateur. Tel est le problème de l'Eglise actuelle : elle campe sur des définitions établies une fois pour toutes en des temps qui ne sont plus les nôtres et qui ne sont plus crédibles dans le contexte de la culture actuelle du moins aux yeux de notre culture occidentale. Celle-ci est marquée par le mouvement de la modernité né au 16e et perpétué aux 17e et 18e siècles, qui revendique l'autonomie de la raison et le droit bien légitime d'y soumettre les héritages reçus.

G. H. : Pouvez-nous donner des exemples de ces affirmations qui ne sont plus crédibles à vos yeux et par nos contemporains ?

R. S. : En voici quelques-unes mais c'est tout l'ensemble des affirmations dogmatiques, d'où découlent les conceptions de la morale et l'organisation hiérarchique, qui sont « ex-culturées » selon l'expression de la sociologue française des religions, Danièle Hervieu-Léger. Par exemple, ne faut-il pas remettre en question la notion du péché originel héritée de saint Augustin. Pour l’Eglise, « le péché d’Adam et d’Eve est devenu le péché de tous ses descendants et est la cause de l’immense misère qui opprime les hommes », il est effacé par le baptême. Qui peut adhérer à cela ? Pareillement, ne faut-il pas revoir la conception de la révélation qui fait parler Dieu à l'oreille de quelques inspirés et dont le contenu est solennellement proclamé « Parole de Dieu » ? De même, ne doit-on pas s'interroger sur l'identité de Jésus, considéré depuis les premiers siècles comme Dieu fait homme et descendu du ciel pour sauver l'humanité du péché originel ? N'est-il pas nécessaire également de remettre en cause une conception matérialiste assez répandue de sa résurrection ? Peut-on encore croire qu'une femme, Marie, l'ait mis au monde tout en restant vierge ? L'expression Marie, mère de Dieu, a-t-elle du sens ? L'énoncé officiel sur Dieu comme Trinité de personnes, élaboré en milieu grec, ne relève-t-il pas d'une culture déterminée, et marquée par ses représentations et son vocabulaire ? L’espérance d’une nouvelle vie éternelle de bonheur après la mort est-elle bien justifiée ? Les pouvoirs sacralisés des évêques et du pape prétendument institués par Jésus ne sont-ils pas apparus au cours de l'histoire ? Etc. Sur tous ces sujets essentiels, je fournis une argumentation qui « démonte » l'enseignement officiel du catholicisme.

G. H. : En procédant ainsi, quel message adressez-vous à vos lecteurs ?

R. S. : D'abord qu'ils reconnaissent que mon livre n'est pas une réflexion en chambre purement théorique mais le résultat d'un cheminement personnel et d’une confrontation continue à des interrogations de fond. Qu'ils comprennent aussi que mes propos ne sont pas inspirés par la rancœur ni par la volonté de régler des comptes mais par le souci de penser avec intégrité et d'exprimer tout haut ce que beaucoup disent tout bas. Ensuite, je souhaite que mes lecteurs, s'ils sont insatisfaits de la doctrine dogmatique, de la morale légaliste et de l'organisation hiérarchique du catholicisme ne se contentent pas de gémir mais « se mettent à leur compte » et travaillent en toute liberté, personnellement et en groupes, les questions qui leur posent problème. Mon désir est que le livre puisse modestement servir dans les débats de thèmes religieux et qu’il suscite et continue de stimuler, chez ceux qui s'y aventureront, l'esprit critique, c'est-à-dire l'esprit de discernement sur l'héritage catholique qu'ils ont reçu et qui continue de se diffuser à travers l'enseignement officiel, la liturgie, les prédications, les rappels à l'ordre. Qu'à cette fin, ils ne se lassent pas de lire, de réfléchir, de décider. Cette voie est exigeante, mais elle est le seul chemin qui permette à chacune et chacun de trouver sa propre voie d'humanité en référence ou pas à l'esprit qui animait Jésus de Nazareth.

 Propos recueillis par Jacques MUSSET


Jacques Musset - France)

Notes :

Source : Golias Hebdo n° 527, 10 mai 2018

article reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur

De la prêtrise à l’abandon des doctrines  a été édité chez Golias en avril 2018 et fait 234 pages.  Adresse de commande : Golias Éditions, BP 3045,  69 605 Villeurbanne cedex - France www.golias-editions.fr/rubrique154.html 
Le livre coûte 18 euros et les frais de port sont de 4 euros = 22 €. 


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