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Du bon usage de la parole civile ?

Joseph Pirson
Publié dans Bulletin PAVÉS n°56 (9/2018)

Lors de la dernière livraison de la revue, j’avais promis d’aborder quelques questions fondamentales pour ce mois de septembre en lien avec la pensée d’auteurs comme la philosophe et juriste américaine Martha Nussbaum, ou le philosophe et sociologue allemand Axel Honneth.

La proximité des élections locales (élection des conseils municipaux et généraux pour nos amis Français) m’amène à revoir quelque peu cet objectif, afin de proposer une courte réflexion sur les rapports entre prise de parole et pouvoir. Nous avons par ailleurs eu un intéressant débat, en conseil de rédaction, sur les relations entre parole et pouvoir et sur la capacité ou l’incapacité des citoyens à changer les rapports sociaux, économiques et politiques.

1.  Langage et pouvoir

En Europe occidentale, du 16e siècle à nos jours, on peut observer le développement progressif d’une délégitimation du pouvoir : aucun pouvoir n’est ‘de droit divin’  mais bien d’essence humaine. Les révolutions française et liégeoise de l’été 1789 ont marqué à ce niveau une rupture décisive et un point crucial d’aboutissement de cette aspiration libératrice.

Le travail de la société sur elle-même n’est toutefois pas terminé : le travail d’émancipation individuelle et collective reste à poursuivre. Les tendances actuelles au repli, à l’invocation de la personnalité charismatique susceptible de résoudre les problèmes montrent que la démocratie reste un enjeu constant, un combat inachevé.

Certes, les personnes livrées à elles-mêmes peuvent ressentir  leur impuissance  à opérer des changements globaux : le travail des lobbys financiers et le recours à certaines formes d’expertise pourraient convaincre de l’impossibilité d’alternatives, ou encore amener les individus à sacraliser une image de passé positif révolu, même si celui-ci n’a jamais existé.

Il me paraît par ailleurs important de ne pas afficher, au nom d’un savoir supérieur ou d’une formation plus spécialisée, une forme de mépris pour ceux et celles qui ne développent pas l’attitude critique nécessaire. À la lecture du Cahier publié par Gisèle Vandercammen sur la vie et les engagements d’Ernest Michel (1925-2000), ancien directeur du séminaire Cardijn et engagé dans les communautés de base jusqu’à la fin de sa vie, je redécouvre la manière dont des intellectuel.le.s peuvent choisir un enracinement précis : celui-ci les amène à continuer à s’exprimer dans un dialogue à taille humaine, guidé.e.s par le souci d’articuler éducation populaire et recherche fondamentale.

Certes, cet exemple rejoint plutôt la vie de groupes ecclésiaux : il nous invite toutefois à scruter la manière dont font sens aujourd’hui, au cœur de la société, différents collectifs, ainsi que les processus par lesquels se construisent des contre-pouvoirs, essentiels en démocratie. Je ne sépare pas ici la problématique du pouvoir civil de celle du pouvoir religieux, même si, en tant que fils de directeur d’école publique, je reste farouchement attaché à la séparation entre les deux sphères d’action et de décision. Je renvoie également à la figure d’intellectuels hors Europe, comme Ivone Gebara ou Achille Mbembe, déjà présenté.e.s dans cette revue, pour ne citer que ces exemples : nous avons en effet besoin de sortir de l’européocentrisme et de nous confronter à d’autres pensées, en particulier de celles et ceux qui ont amorcé un travail réflexif sur les rapports terrestres, pour reprendre la belle terminologie de Bruno Latour dans un récent ouvrage.[1]

2.   Démocratie représentative et participative

Quelles définitions donnons-nous de la démocratie et de la citoyenneté ? Derrière l’apparence de termes souvent agités et utilisés de manière équivoque apparaissent divers concepts, avec des contenus opposés et différentes significations : des listes se présentent sous des dénominations telles que Alternative Citoyenne, Alternative Écologique et Citoyenne, Droite Citoyenne, pour ne citer que ces exemples... Cela me paraissait déjà une des ambiguïtés des débats autour du cours d’Éducation à la citoyenneté et des appels à « une citoyenneté critique, engagée et responsable… ». Qui est citoyen ? Être citoyen désigne à la fois un statut social et juridique, comme le rappelle le directeur du Centre de Recherches et d’Information Sociopolitiques (CRISP), John Pitseys : si je définis une catégorie précise de personnes en tant que citoyens, j’en exclus d’autres.[2] La citoyenneté est le produit de luttes sociales, d’affrontements comme ceux que nous connaissons par rapport aux migrations.

S’amorcent ici des tâches urgentes et importantes : notamment l’analyse et la clarification des discours et des effets rhétoriques ; également le souci de préciser des enjeux, des objectifs et des programmes susceptibles d’inclure et non d’exclure.

À l’approche de deux échéances électorales (élections locales de 2018, élections législatives et européennes de 2019), le pari de la fécondation mutuelle entre démocratie participative et démocratie représentative est posé une fois de plus. D’un côté des personnes s’engagent dans des associations, dans des groupes qui promeuvent des engagements sociaux dans des domaines tels que les rapports entre autochtones et migrants, le développement durable, la protection de l’environnement, la lutte contre différentes formes de précarité. D’autre part nous élisons des personnes censées nous représenter durant une période  déterminée dans assemblées et lieux de décision sur des enjeux communs. L’une a besoin de l’autre et il est important de reconstruire ce jeu des instances qui nous rappelle que la démocratie est toujours un système de coopération conflictuelle. Dans l’ouvrage de Bruno Latour déjà cité, le sociologue et philosophe insiste sur l’importance de se réancrer dans la terre, de repérer ce qui est local ou global, et d’articuler les multiples dimensions de la vie en société.[3]

Face au discours selon lequel, de toute manière, en fin de compte, le citoyen lambda n’est jamais pris en compte, la Ligue des Droits Humains vient de publier une brochure qui met en évidence la manière dont des communes mettent en pratique la Déclaration Universelle dans différents domaines.[4] Il s’agit de reconnaître ce qui a déjà été réalisé, ce qui est en chantier et ce qui est à promouvoir. La Ligue met également en exergue les manières dont des personnes et des collectifs peuvent s’exprimer et peser sur des décisions.


3.   Des espaces et temps différenciés

Une des difficultés actuelles de l’action politique et, partant, un des motifs de la perte de crédibilité me paraît liée à l’incapacité d’articuler des temps et des espaces différenciés. Qui décide, qui gère ? De quelle manière ? Avec quelles échéances ?

Trop souvent nous assistons à une centration sur le court terme. Cette tendance n’est pas simplement observable chez le politique. Elle s’inscrit également dans la manière dont s’expriment des groupes locaux par rapport à des travaux à réaliser dans un quartier, le réaménagement de voiries, la mise en place d’une crèche ou la rénovation de locaux culturels et sportifs.

Que l’on soit au plan local, à l’échelon régional ou national, il est important d’élaborer des programmes qui fixent des échéances, priorisent des actions, de manière claire, et dans un dialogue avec les associations et collectifs qui ont pour objectifs de tisser du lien et de recréer du commun. À ce propos il ne manque pas d’intérêt de repérer les formations politiques qui acceptent ce travail collectif, le refusent ou l’ignorent plus discrètement. En effet, certains partis montrent leur volonté de s’adresser directement aux individus et de refuser le travail des groupes intermédiaires (associations, syndicats, ONG) !

Il est  nécessaire que les politiques précisent ce qui est en projet, ce qui pose difficulté, ce qui est en cohérence avec des objectifs de cohésion sociale, de développement global et de préservation d’un cadre de vie en mettant en évidence des agendas à court, moyen et long terme, en indiquant de quel type de pouvoirs dépend la décision et la mise en œuvre, sans renvoyer le problème d’échelon en échelon (indication des niveaux d’implication, de responsabilité, les démarches accomplies et en cours…).

Il est utile de préciser qu’il est important d’articuler intérêts et valeurs : souvent nous observons une tendance à dissocier les deux. Or, la promotion d’espaces de jeux pour enfants, les actions d’appui aux personnes en situation de handicap, la redéfinition d’une politique de mobilité, pour ne citer que ces exemples, relèvent à la fois d’un ciblage de groupes précis de population et d’une volonté éthique. Il n’y a pas d’un côté le réalisme pragmatique et les discours de bonnes intentions : l’action humaine est intéressée ; elle s’articule toutefois sur des préoccupations individualistes ou solidaristes !

De manière brève, voici énoncées quelques réflexions susceptibles d’être discutées, échangées et partagées…


Joseph Pirson

Notes :

[1]  B. Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique. Paris, La Découverte, 2017.
[2]  J. Pitseys, Démocratie et Citoyenneté, CRISP, Cahier n. 88, 2017.

[3]  En France, par exemple le député de Meurthe et Moselle Dominique Pothier (président du mouvement Esprit Civique, élu en 2012 et réélu en 2017) et sa suppléante Martine Huot-Marchand ont mis en place un dispositif de rencontres régulières et de travail de fond dans leur circonscription.

[4]  LDH ; Commune envie de participer   ldh@liguedh.be





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