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La vérité et ses conséquences violentes

Ivone Gebara
Publié dans Bulletin PAVÉS n°56 (9/2018)

 

« Jurez-vous de dire la vérité rien que la vérité ? » Je le jure. « Jurez-vous sur Dieu, sur la patrie, sur la famille, sur votre honneur, sur la Bible ? » Je le jure. Quelle serait cette vérité pour laquelle il faut jurer et risquer souvent sa propre vie ?

Selon l’origine grecque du mot, la vérité – aletheia – a à voir avec ce qui n’est pas occulte, l’inconnu, le démasqué. Elle s’étend à travers diverses connaissances, situations, émotions et actions personnelles et sociales. En d’autres termes, elle joue sur la possibilité que la personne humaine révèle quelque chose qu’elle sait, quelque chose qu’elle a découvert, quelque chose qu’elle cache à propos de faits, de personnes, de situations ou d’elle-même.

La vérité serait une sorte de clarté sur un fait, un événement, un sentiment et, par conséquent, la conviction que nous pouvons atteindre la profondeur de nous-mêmes et même la révéler aux autres. Un tel comportement signifie pour beaucoup qu’il est possible de trouver « quelque chose », « une chose », « une émotion » sans tromperie ou mensonge, comme s’il s’agissait d’une pépite d’or ou d’un amour pur.

Certains philosophes anciens croyaient qu’il y avait une vérité des choses, qu’il était possible d’identifier le mot avec l’objet et l’objet avec le mot. Ils croyaient en une adéquation entre pensée, essence et chose, et vice versa.

Nous, modernes et postmodernes, trouvons que cette quasi-coïncidence n’existe pas, mais que cette vérité est un point de vue personnel et même collectif sur les interprétations de la vie. Un nuage épais nous enveloppe et nous empêche d’atteindre l’endroit indiqué par notre désir. La raison et le désir sont en conflit.

Nous, contemporains, sommes amoureux des circonstances, des changements, et nous croyons en la mutation des vérités, dans leurs multiples conditionnalités et, par conséquent, nous vivons dans leur belligérance sociale.

La vérité est dans le mouvement social, dans sa réalité personnelle et collective aux multiples facettes. C’est pourquoi toutes les tentatives, qu’elles proviennent de la politique ou de la religion, d’unifier la vérité ont conduit et conduisent au totalitarisme et à la violence. Et l’une et l’autre, dans leur diversité historique et dans la diversité de leurs formes de vérité, ont tenté l’unification de la vérité et ont utilisé des armes pour la défendre.

Toutes deux ont voulu imposer leurs vérités par leur autorité sans percevoir la vérité de la diversité et l’impossibilité d’une unification par la force. Cependant, nous sommes bien conscients que le fondement de la vérité politique exprimée dans les formes de gouvernement et l’autorité des dirigeants est visible, alors que le fondement des religions et en particulier des monothéismes est invisible. La légitimation du pouvoir religieux se fait par invisibilité divine supposée être représentée par la hiérarchie cléricale.

Aujourd’hui, nous vivons un certain échec des fondements traditionnels de l’ordre des vérités. Nous comprenons le monde différemment. Ce que nous voyons en réalité, c’est la difficulté des accords totaux, des affirmations appelées « vérités », en particulier celles émanant des pouvoirs politiques et religieux.

De plus, empiriquement, nous expérimentons chaque jour la cruauté de la vérité. Lorsque nous dénonçons le mensonge et voulons affirmer quelque chose de la vérité, du réel, nous sommes condamnés. Par conséquent, la vérité que nous connaissons dans l’histoire est la mère de la douleur, la mère de la souffrance, la mère de l’injustice, la mère des meurtres. Mère dans le sens d’être génératrice, de donner naissance.

Si nous la révélons, nous sommes traduits en justice, nous sommes expulsés des partis, des synagogues et des églises, crucifiés, emprisonnés, condamnés à mort, forcés de boire de la cigüe et torturés par ceux qui pensent avoir le pouvoir sur la vérité.

Si nous disons la vérité, nos œuvres sont brûlées, notre enseignement interrompu, nous sommes expulsés de nos terres pour garantir la vérité à ceux qui prétendent en être les propriétaires. La vérité est cruelle ! Elle ne sauve personne des accusations, des prisons, des nombreux goulags de l’histoire !

En 1837, Hans Christian Andersen publia une histoire intitulée « Les habits neufs de l’empereur ». Dans ce conte, un roi est trompé par deux tailleurs astucieux qui lui font croire qu’ils vont lui tisser de beaux vêtements que seules les personnes intelligentes et compétentes seraient capables de voir. Ils passent des semaines à tisser et à faire que le roi essaie les vêtements en lui faisant des remarques flatteuses.

Le roi lui-même, qui porte les vêtements invisibles, n’admet pas être incapable ou inintelligent. Il décide de porter les vêtements et de se présenter à ses sujets. Ils le regardent tous et l’admirent, mais personne ne peut révéler la vérité sur la nudité du roi, car cela révélerait leur propre ignorance. Mais alors un enfant dans la foule crie : « Le roi est nu ! » La vérité est sortie de la bouche d’un enfant qui n’avait pas peur d’être ridiculisé ou appelé incompétent ou inintelligent.

Il a dit ce que ses yeux ont vu. La vérité a été énoncée par un enfant. C’est elle qui révèle le caché, c’est elle qui dit ce que tout le monde voit, mais est incapable de dire. La révélation est dangereuse, la vérité menace.

L’histoire quotidienne continue de montrer la cruauté de la vérité. La « vérité » violente de Donald Trump est qu’il ne veut pas davantage d’étrangers aux États-Unis. Il sépare les enfants de leurs familles et les met en prison. Les chiffres sont effrayants. Plus de 2000 enfants sont emprisonnés ! La vérité sur les migrants est qu’ils cherchent à sauver leurs vies, à sortir de la faim et à se rendre dans un endroit où il y a du travail et une survie décente.

La manifestation des conflits et la cruauté de certains montrent avec évidence la fragilité des autres. La violence et la haine de certains contrastent avec la fragilité des autres. Comment vivre avec tant de « vérités » et tant de mensonges ? Y a-t-il un moyen de les négocier ?

Il pourrait y avoir un autre moyen lorsque, selon le Livre de la Genèse, nous désobéissons au Père tout-puissant et que, séduits par le serpent de la liberté qui nous habite, nous transgressons les ordres et sommes expulsés du Paradis…

La vérité fait de nous des errants à la recherche de notre pain avec la sueur de notre corps et l’abondance de nos larmes. La vérité nous rend sans patrie, sans famille, sans les amis de notre enfance, sans l’odeur de notre terre, sans Dieu. Serait-ce la liberté de la vérité ?

Au fond, c’est le mensonge qui nous protège, c’est lui qui nous apprend à jongler pour réaliser notre intention. C’est le mensonge qui cache notre visage à celui des autres qui nous jugent et nous persécutent. C’est pour cela que nous préférons le mensonge, même si nous disons que nous jurons par la vérité et que nous cherchons la vérité.

Le fait est que nous sommes des vagabonds et que, dans cette situation et cette condition, nous ne pouvons compter que sur les compagnons de ce long voyage. Comme l’enfant qui a crié la nudité du roi, nous devons accueillir les cris d’impuissance de chacun et réaliser que la tromperie sur nous-mêmes nous conduit à une mort prématurée, tue la vie, tue les forêts, les rivières… Elle tue la planète et nous. Cette tragédie est un aspect de la vérité.

Dans ce sens, nous assistons aujourd’hui à l’errance de la vérité et à l’absence de droits de différents groupes humains. Des milliers et des milliers de sans-abri, de sans-terre et d’apatrides, chacun cherchant la vérité la plus importante : « protéger votre vie et celle de vos voisins ». Avoir droit à sa propre vie est la première vérité écrite, inscrite dans nos propres corps, dans notre respiration en quête d’air.

C’est pourquoi on laisse ses terres être occupées par d’autres qui en extraient des métaux précieux, du bois, de l’eau et de l’or. Ils tuent la terre et sa population au nom de leur vérité appelée progrès, développement humain… C’est une avidité sans limites. Les conflits sont inévitables lorsque ceux qui ne sont pas morts sortent à la recherche d’une terre pour y vivre.

Et là où ils arrivent, ils ne sont pas les bienvenus ; au contraire, ils sont expulsés et restent errants. Pour tout cela, l’idée d’un humanisme intégral et d’une vérité pure qui nous harmonise dans une vision unique est non seulement ambiguë et trompeuse, mais improbable.

Peut-être que la solution n’est pas de résoudre les problèmes par une seule vérité sociale, politique ou religieuse puisque la vérité même de l’histoire humaine est la pluralité. Et cette pluralité ou diversité se manifeste dans toutes les activités humaines et dans tout le flux de la vie où l’imprévu et le planifié se mêlent, s’attirent, s’annulent et coexistent.

Une étape serait de promouvoir le respect de la complexité réelle de la vérité et la nécessité de démasquer continuellement nos multiples tentations pour réduire le monde des autres à notre propre vérité, éliminer la vie des autres pour affirmer notre vérité économique, politique et religieuse. Nous éduquer à tous les niveaux pour que la diversité évite les dogmatismes totalitaires.

Les coûts de la diversité. Ce n’est pas seulement une parole, c’est une modification externe et interne de nous-mêmes alors qu’en fait nous voulons un monde où tout ira avec dignité. Tout est permis, mais tout n’est pas bon pour le maintien de la vie, de la dignité humaine et de la planète entière. Le respect de la diversité de la vie et son interdépendance totale doivent faire partie de notre credo commun.

C’est ce qui nous ouvre à l’espoir d’unité dans la diversité réelle. Cette unité est faite d’un dialogue sans cesse renouvelé et elle est à notre image, fragile et impuissante, toujours ouverte à la trahison et à la communion. C’est de l’espoir, dans l’incertitude des parcours. Et sur ces parcours, la vérité lumineuse qui nous habite obstinément vit et vivra, mélangée aux nombreuses pierres du chemin.


Ivone Gebara - Brésil)

Notes :
Source : https://www.cartacapital.com.br/blogs/dialogos-da-fe/a-verdade-e-suas-violentas-consequencias

Traduction anglaise : http://iglesiadescalza.blogspot.com/2018/08/truth-and-its-violent-consequences.html

Traduction française : Lucienne Gouguenheim

https://nsae.fr/2018/08/08/la-verite-et-ses-consequences-violentes/    




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