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L'Eglise n’a pas d’autre solution que de changer le clergé

Jose Maria Castillo
Publié dans HLM n°153 (9/2018)


Le pape François vient de publier une "lettre au Peuple de Dieu", dans laquelle il dénonce les abus sexuels que de nombreux clercs ont commis sur des mineurs depuis tant d’années. "Un crime qui provoque des blessures profondes et douloureuses", surtout chez les victimes, déclare le pape.[1] 

Cette affaire est très grave, nous le savons bien. Grave pour les victimes. Grave pour ceux qui le commettent. Grave pour la société et pour l'Église. C'est pourquoi des centaines d'articles et de nombreux livres ont été écrits pour mettre en garde contre le danger que tout cela implique. Et pour proposer des solutions de toutes sortes. Je ne discuterai pas ici de qui a raison - et de qui n’a pas raison - dans l'analyse et la solution de cet énorme problème. Qui suis-je pour cela ?

Je crois seulement que je peux (et que je dois) dire quelque chose qui me semble fondamental. Le pape François n’hésite pas à dire que le "crime", que sont les abus sexuels dont on parle, ont été commis "par un nombre important de membres du clergé et de personnes consacrées". Mais quand il en aborde les conséquences, le pape lui-même dit que "le cléricalisme, favorisé par les prêtres eux-mêmes ou par les laïcs, engendre une scission dans le corps ecclésial". C'est-à-dire que le cléricalisme a brisé l'Église, l'a détruite. Et une église brisée finit par détruire jusqu’à la conscience des coupables et la vie des plus fragiles. 

Parler de "clergé" n'est pas la même chose que de parler de "cléricalisme". Le dictionnaire de l’Académie espagnole dit que le "cléricalisme" est "l’intervention excessive du clergé dans la vie de l'Eglise, ce qui empêche l'exercice des droits des autres membres du peuple de Dieu". 

Le pape fait bien en faisant porter la responsabilisé non pas tellement sur le "clergé" mais plus exactement sur le "cléricalisme". Et je dis que le pape a raison de faire cette distinction linguistique, car nous savons très bien que si nous parlons de "clergé", nous ne pouvons pas généraliser. Partout dans le monde, il y a des "hommes d'église" (des clercs) qui sont tout simplement exemplaires et même parfois héroïques.

Autre chose est de parler de "cléricalisme". Parce que la théologie et le droit ecclésiastique sont conçus et gérés de telle sorte que "inévitablement" tout "homme d'Eglise", qui n'est pas un saint ou un héros, finit par exercer un cléricalisme raffiné, qui peut devenir aussi brutal. Pour la simple raison que s’il se conforme à la "théologie" et au "droit" que lui impose l'Eglise, il n'a pas d'autre choix que "d'empêcher l'exercice des droits des autres".  Par exemple, il doit empêcher les femmes d'avoir les mêmes droits que les hommes. Et tant d'autres choses aussi. 

Y a-t-il une solution ? Bien sûr qu'il y en a une. Le terme "clergé" signifie "chance", " héritage", "bénéfice". Selon l’Évangile, Jésus n’a fondé aucun clergé en ce sens-là. Au contraire, ce qu'il commandait à ses apôtres, c'était qu'ils soient les "serviteurs" des gens. Jusqu’à leur interdire, pour diffuser l'Evangile, de transporter de l'argent, une besace ou des économies. 

Ils ont dû traverser la vie en lavant les pieds des autres, et on sait que c’est ce que faisaient les esclaves. Devenir prêtre, ce n’est pas faire carrière, ce n’est pas monter les échelons dans la vie et dans la société. Devenir prêtre, c'est vivre l'Évangile comme Jésus lui-même l’a vécu. C'est-à-dire assumer une forme de présence dans la société, comme celle que Jésus a assumée. Une forme de vie qui lui a coûté la vie.

Alors, il n’y a pas de solution ?  Bien sûr qu'il y en a. Mais cela suppose et requiert deux étapes, qui sont (ou seraient) très difficiles à accomplir : 

1) Supprimer le clergé, la manière dont il est maintenant organisé et géré. 

2) Réintroduire les ordinations "invitus" et "coactus" de l'église ancienne.

Ces deux termes latins signifient qu'étaient "ordonnés" comme ministres de la communauté chrétienne, non pas ceux qui le désiraient ou le demandaient, mais ceux qui ne le demandaient pas. C'est-à-dire ceux qui étaient élus par le peuple, dans chaque diocèse et dans chaque paroisse.

C'est ce que demandaient les synodes et les conciles. Et cette pratique a duré des siècles. Même les grands théologiens scolastiques des 12e et 13e siècles discutaient encore de ce sujet. C’est ce qu’a démontré le Père Yves Congar dès 1966 avec une documentation complète et sérieuse.[2] 

Je termine. Mais je ne peux pas garder le silence sur ceci. Tant que "devenir prêtre" signifiera "faire carrière", l'Eglise continuera à se détruire. Et elle continuera à perdre sa présence dans la société. Et ce qui est plus grave : une église où ses prêtres sont des hommes qui (peut-être sans se rendre compte de ce qu'ils font) cherchent un "statut social" élevé et, surtout, cherchent à avoir une bonne "sécurité économique", l'Eglise continuera  à se briser, on continuera à y commettre des abus (non seulement sexuels) et par-dessus tout, l'inévitable cléricalisme continuera à dissimuler le monde obscur du clergé qui, comme les prêtres et les docteurs de la loi de l’époque de Jésus, continuera à vivre dans l’"hypocrisie" que dénonçait si durement Jésus de Nazareth.  

21 août 2018


Jose Maria Castillo - Espagne)

Notes :

Source :http://www.periodistadigital.com/religion/opinion/2018/08/21/jose-maria-castillo-la-iglesia-no-tiene-solucion-si-no-cambia-el-clero-iglesia-religion-dios-jesus-papa-clericalismo-curas-abusos-pensilvania.shtml

Traduction : Pierre Collet



[1]   http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/letters/2018/documents/papa-francesco_20180820_lettera-popolo-didio.html[2]   Ordinations « invitus, coactus » de l’Église antique au canon 214, Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques, vol. 50 (1966) 169-197. Repris dans Droit ancien et structures ecclésiales,Londres 1982.




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