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Grâce et volonté divines. Petit lexique catho.

David Gréa. Une nouvelle vie

Jean-Marie Culot
Publié dans HLM n°153 (9/2018)

Le prêtre lyonnais David Gréa se mariait[1] l’an dernier. Il signe aujourd’hui une autobiographie de lecture très agréable, fluide, rédigée avec un ton de sincérité qui séduit : déchiffrant la volonté de Dieu, appelé d’abord comme prêtre au service et au témoignage, l’auteur se dit l’être désormais en couple. Les commentaires[2] redoublent, dans la sphère catho[3] mais aussi en dehors[4]. Difficile chez HLM d’esquiver, et ce sera ici en commentant la bien grande difficulté, en sphère catho, à dire les choses.

Choisissons cet épisode peu après la décision du mariage. Le mercredi 14 décembre [2016], je pris mon courage à deux mains pour aller solliciter un entretien avec Mgr Barbarin. […] Puis je finis par dire : « Je suis heureux comme prêtre, mais je ne suis pas heureux comme homme. Je souhaite continuer mon ministère, mais j’ai décidé de ne pas rester célibataire. (p. 202) À peine cette phrase prononcée, je retrouvais la paix et la sérénité qui ne m’avaient quitté qu’un moment. […] Alors je tentais le tout pour le tout : « Si vous n’arrivez pas à parler de ce sujet [du célibat des prêtres] au pape, moi, je veux bien le rencontrer[5] ! » Sa réponse tomba du tac au tac : « Pourquoi pas. » (p. 204) Le 29 décembre, de retour dans le Jura, j’adressais au pape François la lettre suivante : «  Saint Père, […] Je crois aujourd’hui que je suis appelé à vivre mon ministère de prêtre et à me marier. Etant donné la discipline actuelle de l’Église, je souhaite simplement échanger et prier avec vous pour entendre comment nous répondons ensemble à l’appel de Dieu selon la joie de l’Evangile… »

[Lundi 9 janvier 2017] « à l’heure précise, le pape François entra dans la pièce, main tendue vers moi, le regard plongé dans le mien. […] La douceur qui émane de cet homme me mit aussitôt à l’aise. … Tout son corps, sa posture comme son regard indiquaient une attention recueillie. Je lui parlai alors de Magalie et de notre relation amoureuse. Sa présence lors de mes messes ne me gênait aucunement et m’encourageait à célébrer avec d’autant plus de ferveur. Depuis que nous étions ensemble, toute ma vie, personnelle et sacerdotale s’en trouvait unifiée. (p. 221) Je lui dis que je n’attendais pas à ce qu’il change les règles de l’Église pour moi. Mais était-il possible d’envisager une alternative, dans l’attente de l’éventuelle levée de cette règle incontournable ? Pourquoi, proposai-je, ne pas me placer sous la tutelle d’un évêque oriental puis m’envoyer en mission dans l’Église occidentale ? […] Ou encore nous envoyer, Magalie et moi, en tant que couple, dans un projet œcuménique. Ma dernière phrase accosta sur une plage de silence. Après un temps, le pape me dit qu’il voulait prier. « Le temps est le messager de Dieu… » (p. 223) […] Il souligna qu’il y avait toujours des oppositions dans l’Église et qu’il se devait de tenir compte de chacun, mais qu’il voulait avancer là où Dieu nous conduit. (p. 224) » Puis le pape souhaita recevoir le couple, ce qui se fit deux jours plus tard, entrevue qui se termina par une fervente prière de Magalie, la protestante, pour confier à Dieu, le pape, son ministère et son discernement. « à son tour, le pape demanda à Dieu de nous révéler sa volonté et le temps qui est le sien, puis nous confia à Lui. » (p. 230)

Lisez plus au long ces rencontres avec le pape dont j’apprécie l’étonnante disponibilité (son cocktail de ‘miséricorde’ pour la personne mais de rigidité pour la doctrine), et … où tout m’exaspère. Je ne comprends ni la démarche de David, encore moins le comportement du cardinal, et à peine l’attitude du pape dont le seul message (qui me soit perceptible) est qu’il faut entrer dans « la patience de Dieu », c’est-à-dire attendre, attendre, attendre.

Car de quoi est-il question ? D’un homme et d’une femme en couple, doués, motivés, expérimentés en animation et qui offrent leurs services. Les autorités au plus haut niveau de cette multinationale dont les cadres s’évaporent et peine à recruter, ne semblent manifestement pas inspirés pour exploiter les capacités qui s’offrent là, dans leur bureau, et se tournent vers un ciel muet sauf sur le thème de la patience. Aucune évocation d’un chantier de réflexion sur les besoins de l’Église, sur les nouveaux ministères, sur les invitations aux laïcs… même mariés. Tout semble mécaniquement bloqué par cette règle du célibat largement jugée inadéquate et parfois perverse, et dont la hiérarchie ne mentionne même pas les possibles aménagements. C’est désolant.

Et agaçant. Accorde-t-on encore un sens aux mots ? Ou fait-on juste semblant de se comprendre ? La ‘volonté de Dieu’ sur toutes les lèvres ! Voilà le primat des Gaules et le pontife de millions de catholiques s’arrêter, prier même – tout énigmatique que cela (me) paraisse – pour discerner avec cet animateur de communauté la ‘volonté de Dieu’ à son sujet. Mais Jésus, Marie, Joseph ! y a-t-il qui que ce soit en ce bas monde qui puisse formuler quoi que ce soit de consistant sur l’existence même de Dieu, et plus encore sur ce que ce possible Dieu puisse vouloir pour chacun des milliards de milliards d’humains de cette petite planète, puisse vouloir pour ce David qui se retrouve bêtement coincé dans un mécanisme religieux (!) archaïque.  Si le Fils reconnaît si peu que ce soit de son message libérateur dans le Droit Canon, si l’Esprit ne désespère pas depuis longtemps, si Dieu veut quoi que ce soit pour les mortels catholiques et romains, c’est qu’ils aient la vie en abondance, c’est que les clercs et les laïcs (tiens ! serait-ce deux races si différentes ?) puissent l’écouter, le louer, le remercier et miracle ! sans interdits ! S’il existe une possible ‘volonté de Dieu’ c’est que cet évêque de Rome et ses collègues fassent le ménage, les poussières et les poubelles. Sans plus patienter.

Prenons le dessert avec une canadienne [6].Après avoir tranché que les célébrations de David dans sa paroisse de Lyon n’étaient que des resucées des célébrations évangéliques, suscitant plus l’émotion que la foi, elle aborde la démarche du prêtre : « Saint Jean-Paul II disait que si Dieu donne sa grâce pour répondre à son appel d’un sacerdoce marqué par la chasteté parfaite, ce n’est pas pour s’entendre dire « non » quelques dix ans plus tard. Ou l’abbé Gréa a eu la grâce divine pour répondre en toute liberté à l’appel de la vocation sacerdotale, avec les exigences qu’elle comporte de maturité affective, de liberté de choix, de combat spirituel, de renoncements et de joies, de célibat sacerdotal, de dévouement pastoral – exigences que Paul VI, dans son encyclique Sacerdotalis Celibatus, décrit clairement –, et c’est alors en toute liberté qu’il a répondu Adsum (me voici) à l’appel de l’évêque. Ou il croit qu’il n’a pas eu cette grâce, et c’est contre sa vraie liberté qu’il a été oint de l’onction sacerdotale et qu’il a reçu l’imposition des mains. Les deux cas sont possibles. Mais le second se traite en vérité avec l’évêque, qui reconnaîtra que l’ordinand n’avait pas ‘la vocation’, et que poussé par des conditions extérieures, il a accepté de recevoir un sacrement qu’il n’a pas choisi et qu’il ne désirait pas librement. »

De telles affirmations péremptoires tombées de la bouche d’une personne qui s’occupa longuement de la formation de ‘personnes consacrées’ plongent dans la perplexité, et pour ma part, dans l’inquiétude. L’ignoriez-vous ? Il existe ‘une Grâce’. Aurez-vous jugé un jour que votre choix (de prêtrise) ne fut pas libre, c’est que vous ne l’avez pas reçue. Votre choix fut-il posé en toute conscience ? Vous l’avez reçue. Voilà tout. Vous ne comprenez pas ? Pauvre de vous, vous n’avez pas abordé au b.a-ba de la théologie. Sachez-le, David a reçu la grâce et Dieu ne lui a pas reprise[7] ! Alors ! Etc. etc. Madame Lizotte continue à parler, ses lèvres bougent, là, derrière le mur de verre, dans la grande bulle, dans l’inaudible. Dans la sphère catho que je vois, étrange, s’estomper dans les brumes.

Les images et les symboles sont parfois à convoquer pour évoquer l’indicible, mais Dieu merci, les mots, les braves mots sont là pour dire la réalité et dégonfler les prétendues certitudes. Même dans l’Église catholique, il devrait être possible de se parler pour se comprendre.


Jean-Marie Culot (Hors-les-murs)

Notes :

[1] L’affaire fut évoquée par Pierre Collet dans nos colonnes, dans la livraison de Mars 2017. Le livre est présenté en http://davidgrea.com/livre.

[2]  À ma surprise, cet événement de ‘prêtre sorti’ suscite chez les observateurs des réactions, de la curiosité etmême de l’intérêt. Le thème n’est pas mort dans la société.

[3]  L’hebdomadaire La Vie avait consacré un éditorial au sujet : http://www.lavie.fr/debats/edito/unpretre-s-en-va-21-02-2017-80106_429.php . Un collectif de Montpellier avait envoyé à l’éditorialiste une lettre de contestation très pertinente et solidement argumentée ; reproduite dans le bulletin n° 37, mai 2017, de Plein-Jour. À lire aussi cette interview avenante : http://www.lemondedesreligions.fr/une/david-grea-pour-le-droit-d-etre-un-pretre-marie-27-07-2018-7397_115.php et une autre, plus rapide de Bernard Meeus dans le Soirmag.

[4] Entre autres, ce commentaire de Bernadette Sauvaget, alerte, caustique et bien documenté : http://www.liberation.fr/france/2017/07/27/le-cure-honni-par-les-liens-du-mariage_1586651  

[5]  David Gréa avait été reçu par François deux ans plus tôt avec les groupes de musique qui animaient les célébrations de la paroisse Sainte-Blandine de Lyon.

[6]   Le commentaire d’Aline Lizotte sur le site Info Catho : https://www.infocatho.fr/labbe-david-grea-pris-au-piege-de-son-style-new-look-une-analyse-depassionnee-et-decoiffante-daline-lizotte/, une écrivainenseignantephilosophe et théologienne, née en 1935 au Québec (Canada). « Partant du principe que ‘On ne peut former une personne équilibrée si elle n'a pas une vision claire et positive de la sexualité’, Aline Lizotte propose […] des sessions spécifiques pour les formateurs à la vie consacrée. » (Wikipedia). On aimerait voir les résultats.

[7]  David Gréa, moderne dans la forme, mais classique sur le fond, revient à quelques reprises sur le thème de la grâce (non de la prêtrise, mais du célibat). Promise, avait-il été énoncé lors de l’engagement. Mais jamais ressentie, jamais aidante. Vraiment donnée ? Illusoire ? Fictive ? Le contrat, juge-t-il, n’a pas été respecté.





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