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Lire autrement l’évangile de Jean, "ressource" universelle

"Ressources du christianisme", de François Jullien

Pierre A. Collet
Publié dans Bulletin PAVÉS n°59 (6/2019)

Ne suivant pas de manière assez assidue la production des philosophes, je dois bien avouer que je ne connaissais pas François Jullien qui est pourtant, paraît-il, le philosophe français le plus traduit actuellement. C’est le titre de ce petit livre qui m’a d’abord interpellé, et je l’ai lu avec passion et même relu, et j’y retournerai encore. Je vais tenter de justifier mon coup de cœur…

Titre : "Ressources du christianisme". Et en petit, à l’intérieur : "Mais sans y entrer par la foi…" L’auteur n’est donc pas croyant, il l’affirme d’emblée tout en voulant interroger le regain d’intérêt que suscite encore le christianisme, son éventuelle contribution culturelle, voire son apport particulier à la philosophie. On est à mille lieues d’une certaine "laïcité" à la française qui a voulu – et veut toujours ? – choisir entre "christianisme" et "lumières", en particulier pour définir une identité européenne par ses "racines". L’enjeu serait-il donc d’abord politique ? Rappelez-vous les débats sur les "racines chrétiennes de l’Europe" au temps de l’adoption de la Constitution européenne en 2004… Le débat vient d’ailleurs d’être réactivé après l’incendie de Notre-Dame de Paris, jusqu’en Belgique ! Pour éviter cette polémique autour des "racines", et que certains préfèrent nommer des "valeurs", Jullien choisit de parler de "ressources", car celles-ci ne renvoient pas à une identité culturelle, elles se proposent seulement pour être utilisées ; elles n’existent que si on les fait fructifier ; elles ne renvoient pas à un passé mais à une prospective ; elles ne s’excluent pas, elles se partagent !

C’est aussi ce qui explique le sous-titre : on n’est pas obligé d’y entrer "par la foi" pour en reconnaître l’intérêt, voire pour en proposer l’utilisation à d’autres cultures qui ne partagent pas les mêmes convictions, jusqu’à une dimension assez universelle. Jullien est un "universaliste", aussi bon helléniste que sinologue ! Voilà de quoi clarifier le projet de l’auteur.

Être "vivant" ?

Abordons le contenu. Quelles ressources trouve-t-il donc si intéressantes dans le christianisme ? Dans ce petit livre, celle qui fait le cœur de sa découverte se trouve dans sa lecture de l’évangile de Jean, dans le grec original comme il se doit, et elle porte d’abord sur le mot "vie". L’apport philosophique du christianisme, selon Jullien, est de ne pas reprendre la distinction traditionnelle des Grecs entre la vie éthique et politique (bios) et le simple fait d’être en vie (zôé), mais d’opérer une autre distinction entre le fait d’être animé du souffle vital (psuché) et le fait d’avoir la vie en soi dans sa plénitude (zôé). Celui qui se libère de son attachement à la vie (psuché) peut seul déployer la vie dans sa source jaillissante et surabondante (zôé). Ce déploiement et ce dépassement de psuché en zôé est propre à Jean, on ne les retrouve ni chez les synoptiques ni chez Paul, et le passage qui les exprime le mieux est sans doute le cœur de son évangile (Jn 10,10-11) : « d’une part, le bon berger "dépose sa vie" (sacrifie sa vie) pour ses brebis, psuché, il est prêt à mourir pour elles. Mais de l’autre, s’il le fait, c’est "pour que les autres, ses brebis, aient la vie (qu’il nomme alors zôé) et même l’aient en abondance » (p. 56). Une dizaine d’autres passages de Jean viennent confirmer cette intuition. Il n’existe en français qu’un seul mot "vie" pour exprimer les trois termes grecs qu’on vient d’évoquer, et nos traductions ne sont donc pas capables de faire saisir la cohérence de cette différence, essentielle pour l’auteur de cet évangile. Les pages que Jullien consacre ensuite à comparer cette cohérence avec celles des philosophies grecque et chinoise, puis avec les théories actuelles (et peu convaincantes pour lui) de "développement personnel", montrent à quel point on a affaire ici à une "ressource" originale.

Dé-coïncider

Où cela nous mène-t-il ? Une autre citation de ce que Jullien appelle la formule majeure de Jean, aidera à comprendre, mais en revenant un peu plus sur le terrain philosophique. « Qui aime sa vie (psuché) la perd et qui hait sa vie dans ce monde la conservera pour la vie qui ne meurt pas (zôé). (Jn 12,25) ». La scission des deux termes montre une "cohérence d’écarte-ment" entre d’une part rester attaché, collé, voire enlisé dans le vital, et d’autre part décoller, se hisser dans un projet, pour accéder en soi à la vie vivante. Jullien donne un nom à ce mouvement, c’est la "dé-coïncidence"[1]. Il faut "dé-coïncider" d’avec son être et d’avec son monde pour ouvrir de nouveaux possibles, un avenir, une nouvelle et "vraie vie" qui soit à elle-même sa propre source.[2]

Une citation un peu longue permettra de comprendre que cette clé d’interprétation, cette cohérence philosophique, rejoint aussi une cohérence théologique fondamentale. Car cette logique de la "dé-coïncidence" pour promouvoir la vie, Jean l’a fondée au départ en Dieu lui-même :

 « "Au commencement était le Logos / et le Logos était face à Dieu / et le Logos était Dieu." (Jn 1,1). Le Logos (le Verbe) est en rapport à Dieu (pros : la préposition marquant la relation) en même temps qu’il est Dieu même. C’est-à-dire que Dieu, s’il coïncidait avec lui-même, ne connaissait pas d’écart intérieur à soi, ne pouvait entrer en relation d’extériorité avec soi, autrement dit s’il adhérait à son être-en-vie, perdrait de ce fait sa capacité de "créer la vie". Il s’étiolerait dans sa position compacte et s’enliserait en Dieu. Il faut donc que Dieu s’écarte de soi pour advenir effectivement en soi vivant. Non seulement que Dieu se sépare de soi pour se poser à l’extérieur de soi au lieu de (se) reposer en soi-même, mais qu’il s’extraie de l’adéquation à sa nature de Dieu pour pouvoir s’activer en Dieu. Il faut que Dieu le Père s’envoie en Fils dans le monde. […] » (p. 73). Ce n’est bien sûr pas dans ces termes que le concile de Chalcédoine tentait d’exprimer les rapports réciproques entre le divin et l’humain chez Jésus, après des siècles de querelles théologiques, mais si l’on reconnaît que les repères philosophiques ont totalement changé, les deux expressions sont-elles vraiment inconciliables sur le fond… ?

Ex-ister

Cette insistance sur la "distance" nécessaire nous ramènerait bien sûr à tout le courant de phénoménologie duquel se réclame l’auteur, et particulière-ment à Heidegger et surtout à Michel Henry qu’il cite plusieurs fois, aux fondements même de l’existentialisme : le présent ne suffit pas à l’homme, il n’est pas qu’un "sujet", il est avant tout un "projet", il doit vivre de cette tension sous peine de se figer, et donc de mourir. Il faudrait se mettre à relire l’évangile de Jean avec cette grille de lecture que propose Jullien, avec ce sens du mouvement, en particulier toutes ces phrases qui semblent résonner comme des reproches ou des condamnations. L’épisode de la femme adultère en est sans doute un des plus beaux exemples où l’on voit Jésus refuser toute soumission comme tout jugement et continuer de dessiner sur le sable… Se tenir hors du monde, conclut Jullien, c’est la condition pour habiter l’Autre… Je n’ai pas pu m’empêcher de repenser à Ricœur et à Levinas (cités d’ailleurs aux pages 93 et suivantes à propos du thème de l’identité).

Vérité

Les deux derniers chapitres nous conduisent enfin à "reconfigurer" d’une manière radicale ce qu’on appelle la "vérité", à partir de cet énoncé aussi laconique qu’inouï : "Je suis la voie, la vérité, la vie" (Jn 14,6). Jullien y voit au moins deux pistes de réflexion. Il y a d’abord la gradation des termes : le dernier mot n’est pas la vérité, elle fait partie du chemin, mais c’est la vie elle-même qu’il faut atteindre : la vérité est voie d’accès à la "vie", non pas la "vraie vie", mais la vie en tant qu’elle est à elle-même son principe et sa source (zôé). « Par suite, le plus important est que "vérité" soit à penser dans l’amont de celui qui l’énonce, que la vérité soit rapportée à un "je". La vérité ne renvoie plus à un contenu : "ceci est la vérité" ; mais c’est un sujet qui la constitue. […] » (p. 90). Il est vrai que ce statut de la vérité comme fait d’un sujet est bien entouré dans l’évangile de Jean par une longue série caractéristique de "Je suis". On en conclura sans peine que la vérité ne relève plus de l’avoir ou de la connaissance, mais de l’être… Dans la foulée, on comprendra aussi que la démarche de croire ne peut pas porter sur un "objet" ("croire à", même quand c’est à l’existence de Dieu qu’on veut croire) mais qu’elle n’a de sens que relationnel ("croire en"). À découvrir aux pages 100-105.

On aura deviné que ces 120 pages ne se lisent pas comme un roman et qu’on n’échappe pas ici et là à un peu de jargon philosophique. Mais l’effort est payant, tant cette lecture de l’évangile de Jean est lumineuse ! J’en tire une conviction de fond qui ne peut qu’aider à vivre, c’est que les distances, les écarts, les oppositions même sont nécessaires pour éviter l’enlisement et pour construire du neuf, de l’inouï[3]. Et qu’il nous revient de puiser à des "ressources" diverses (en voici une belle, en tout cas…) pour tenter d’articuler ces oppositions, celle du corps, de l’âme et de l’esprit, celle de la transcendance et de l’immanence, celle du moi sujet et de l’autre, celle de la vie humaine et de la vie divine, celle de l’homme et de Dieu, en Jésus comme en nous… Quel programme !


Pierre A. Collet (pav)

Notes :


[1]  C’est aussi le titre d’un livre précédent : Dé-coïncidence. D'où viennent l'art et l'existence ?, Grasset, 2017, 162 p.

[2]  Un autre livre remarquable développe cette intuition : Une seconde vie, Grasset, 2017, 185 p. ; rééd. Livre de Poche "Biblio", 2018.

[3]  Son dernier livre De l’écart à l’inouï, Carnets de L’Herne, 136 p., janvier 2019.





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