Publications

Rechercher les articles
par mot du titre ou mot-clé :

présentés par :

année et n° (si revue):

auteur :

Benoît XVI contre François : deux mondes, deux églises, trois leçons…

Thomas Reese
Publié dans Bulletin PAVÉS n°59 (6/2019)

La récente déclaration de Benoît XVI sur les abus sexuels perpétrés au sein du clergé montre à quel point sa démission en tant que pape avait été une bonne idée ! Dans cette lettre, il se révèle tout à fait déconnecté de la réalité.

Fondamentalement, Benoît XVI vit dans un monde d’idées platoniciennes où les faits importent peu. Depuis qu’un magazine catholique allemand a publié cette déclaration, l’attention des médias s’est surtout concentrée sur le fait que Benoît XVI impute la crise des abus sexuels à l’effondrement des normes en matière sexuelle dans les années 1960.

En fait, il faut lui concéder une chose. Les statistiques présentées dans le rapport John Jay de 2004 sur les abus commis par des clercs montraient que, dans l’Église comme dans l’ensemble de l’Amérique, le nombre de cas d’abus a commencé à augmenter au milieu des années 1960 et a atteint un sommet dans les années 1970. Quelque chose se passait, pas seulement dans l’Église mais dans le monde. D’autre part, les abus sexuels existaient bien avant les années 1960. L’Église et l’Amérique les cachaient mieux.

Mais Benoît veut également imputer les abus sexuels aux théologiens moralistes contemporains qui ont contesté l’éthique traditionnelle de la loi naturelle, chère à l’Église, en particulier en ce qui concerne l’éthique sexuelle. La théologie morale contemporaine est moins fondée sur des règles et adopte une approche plus personnaliste et relationnelle. Contester l’opposition de l’Église au contrôle des naissances, comme le font la plupart des théologiens, a ouvert la porte selon lui à toutes sortes de péchés sexuels, y compris la maltraitance d’enfants.

C’est un combat que Joseph Ratzinger a mené pendant la majeure partie de sa carrière ecclésiastique. Alors qu’il était préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi de 1981 à 2005, de nombreux théologiens catholiques ont été licenciés des séminaires, réprimandés ou réduits au silence. D’autres ont pratiqué l’autocensure afin d’éviter la colère de Rome.

Il est renversant de l’entendre se plaindre dans sa lettre de ce que le respect de la procédure régulière l’empêchait de faire face à cette contamination. Trop d’intellectuels portent les cicatrices de son approche inquisitoriale de la dissidence dans l’Église. Les procédures de la Congrégation – où elle agissait en tant qu’accusateur, juge et jury – n'avaient aucune idée des conceptions actuelles en matière de procédure régulière.

Peu lui importe qu’aucun théologien moraliste ne puisse tolérer l’agression sexuelle et le viol d'enfants. Les faits ne comptent pas. Peu lui importe que les agresseurs viennent non seulement des rangs des libéraux comme Theodore McCarrick, mais également des conservateurs comme Marcial Maciel, le fondateur des Légionnaires du Christ. Il pointe du doigt les clans d’homosexuels dans les séminaires comme s’ils ouvraient la voie à la maltraitance des enfants.

Peu lui importe que la plupart des prêtres qui ont commis des abus dans les années 1970 soient le produit d’un ancien système de séminaire qui existait avant Vatican II et qui isolait les séminaristes des hommes et des femmes avec lesquels ils travailleraient. Benoît XVI considère toujours cela comme le moyen idéal de préparer les prêtres. Hélas, il veut toujours reprocher à la théologie post-Vatican II tous les maux de l’Église contemporaine.

Plus important encore, il passe sous silence le véritable échec scandaleux de la hiérarchie qui n’a pas retiré du ministère les prêtres coupables d’abus, ce qui leur permettait de continuer encore et encore. La crise ne porte pas que sur les abus, il s’agit aussi de leur dissimulation.

La lettre de Benoît XVI est particulièrement triste parce que, en tant que préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, le cardinal Ratzinger avait fait plus que tout le monde à Rome pour faire face à la crise des abus sexuels. Je l’ai toujours défendu contre ceux qui l’accusaient de ne pas se préoccuper de la crise. Il n’était pas parfait, mais il surpassait de loin Jean-Paul II et les autres responsables du Vatican qui étaient dans le déni et qui tardaient à réagir.

C’est le mépris de Ratzinger pour la régularité des procédures qui lui a permis de prendre des mesures directes. Une fois qu’il a reconnu l’ampleur du problème de la maltraitance, il a souvent renoncé à un procès après avoir simplement lu le dossier du prêtre. Si la culpabilité du prêtre était évidente, il était renvoyé de l’état clérical. Ratzinger a brisé l’imbroglio de certaines affaires en imposant ce que certains avocats canoniques considéraient comme l’équivalent de la loi martiale. S’il ne l’avait pas fait, il aurait fallu des décennies pour régler les affaires devant les tribunaux ecclésiastiques.

Ces souvenirs n’excusent pas son choix de publier cette lettre. Benoît XVI aurait bien fait de garder le silence ou de ne partager son point de vue qu’avec le pape François. Son message est utilisé par ceux qui s’opposent à François pour montrer ce qu’un vrai pape doit penser des abus sexuels.

François, contrairement à certains de ses partisans réformateurs, ne veut pas museler Benoît. François n’a jamais eu peur d’une discussion libre dans l’Église. Après tout, si François devait démissionner et que le cardinal Raymond Burke était élu pape, je suis sûr que tous les réformateurs voudraient savoir ce que le pape à la retraite pense du nouveau pape...

Il y a au moins trois leçons que l’Église devrait tirer de cet événement.

Premièrement, il ne faut pas plus museler un ancien pape que museler les théologiens. Tout ce qu'on peut faire, c’est les exhorter à faire preuve de prudence dans leurs propos et à laisser ensuite s’ouvrir le débat.

Deuxièmement, l’Église doit préciser qu’il n’y a qu’un seul pape. Un pape démissionnaire devrait reprendre son nom de baptême et abandonner la soutane blanche pour une noire. Il ne devrait pas s'appeler pape ou pape émérite. Ratzinger a le droit d’exprimer ses opinions, mais elles n’ont pas plus de poids magistériel que celles de n’importe quel évêque à la retraite.

Enfin, étant donné que même les papes morts deviennent des points de ralliement pour différentes factions dans l’Église, nous devrions arrêter de canoniser les papes si tôt après leur mort, de peur que leur canonisation ne soit politisée. Une bonne règle serait peut-être de retarder l’examen de la canonisation d’un pape jusqu’à ce que soient décédés tous les cardinaux et évêques qu’il a nommés.

Le message que j’aimerais entendre de Benoît XVI, c’est qu’il interdise à ses amis de crier "Santo subito" à ses funérailles. Et j’attendrais cette même attitude de François.


Thomas Reese - USA)

Notes :




Source : https://www.ncronline.org/news/opinion/signs-times/benedicts-unfortunate-letter-ignores-facts-catholic-sex-abuse-crisis

trad. : Pierre Collet

Thomas Reese est jésuite et chroniqueur au Religion News Service ;  il est l’auteur de Inside the Vatican : The Politics and Organization of the Catholic Church, 2014.




retourner dans l'article


webdesign bien à vous / © pavés. tous droits réservés / contact : info@paves-reseau.be

Chrétiens en Route, Communautés de base, Démocratie dans l'Eglise, Evangile sans frontières, Hors-les-murs HLM, Mouvement Chrétien pour la Paix MCP, Pavés Hainaut Occidental, Sonalux