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Vivre sa vie en Eucharistie

Philippe Liesse
Publié dans Bulletin PAVÉS n°64 (9/2020)

Le confinement aurait-il débouché uniquement sur la disette de célébrations dominicales ? Pas si sûr ! Sauf peut-être pour ceux qui sont habitués à avoir la messe, leur messe, et qui n’ont eu de cesse de prier pour que l’on en revienne vite à la normale. Les images transmises sont assez parlantes ! Le prêtre, seul, à l’autel ! Et les fidèles, ceux qui assistent à la messe, sont rangés dans l’église, chacun à 1,50 m de distance du voisin. Cette distance ne doit leur poser aucun problème. En effet, les églises n’attirent plus les foules aujourd’hui, et chaque participant ne vient-il pas, dans une démarche toute personnelle, assister à "sa" messe ?

Mais pour d’autres, la disette a pu mettre en chantier une réflexion plus profonde qui a appelé à un passage de la "messe" à "l’Eucharistie"[1]. Qu’est-ce que l’Eucharistie ? Voilà bien la question essentielle qui est susceptible d’ouvrir une porte de sortie de la nébuleuse cléricale.

Quand on parle d’Eucharistie, on parle de "fraction du pain" pour dire la "présence réelle". Mais cette notion de présence réelle s’est d’abord inspirée des sacrifices de l’Ancien Testament. Ainsi le Lévitique commence par le Rituel des sacrifices, un code minutieux dans lequel la tradition chrétienne a vu la préfiguration du Sacrifice du Christ : Voici la nouvelle alliance en mon sang.[2] En disant alliance nouvelle, le Christ rend vieille la première. Or ce qui est vieilli et vétuste est près de disparaître. (Hébreux 8,13). Donc, l’Eucharistie serait le sacrifice du Christ qui viendrait supplanter les anciens sacrifices. Ceux-ci sont décrits minutieusement dans le Lévitique et ils en disent long sur les doctrines religieuses de l’époque. Ainsi, Dieu est l’Inaccessible, qui vit dans son monde, qui se rend accessible dans un lieu sacré, la Tente du Rendez-vous (Lévitique 1,1) qui se dit dans le feu ou dans le vent violent, qui terrifie ses ouailles rebelles. Ne peuvent l’approcher que les prêtres, de la tribu de Lévi, dont la mission est d’offrir des sacrifices qui peuvent calmer la colère de Dieu, affirmer sa suprématie et gagner par là les récompenses offertes aux bons serviteurs.

Mais un certain langage théologique d’aujourd’hui est-il vraiment éloigné de ces conceptions d’hier ? Rien n’est moins sûr ! Malgré les siècles de décalage, l’idée de sacrifice est toujours prégnante !

Le Catéchisme de l’Église catholique (n° 280) affirme que Le sacrifice de la croix et le sacrifice de l’Eucharistie sont un unique sacrifice. La victime et celui qui l’offrent sont identiques. Seule la manière de l’offrir diffère. Le sacrifice est sanglant sur la croix, non sanglant dans l’Eucharistie.

Comment sortir de cette nébuleuse ? Peut-être en se laissant interroger par la vie de ce Jésus et sa Bonne Nouvelle.

Jésus a voulu libérer l’homme de toutes ces notions de "sacré" en annonçant et en mettant sa confiance en un Dieu pour qui il n’y a que l’humain qui est sacré. Tous les témoignages[3] nous parlent d’un Jésus générateur et rebond d’humanité. Ce qui importe, c’est donc bien l’appel que Jésus a lancé sur les routes de Palestine et qui a traversé les siècles : « Que vive l’humain dans sa plénitude, car il est le lieu du divin ».

Toute sa vie, sa brève vie, fut comme un travail de sape pour contrer le sacré, pour ramener le sacré à sa seule vraie dimension divine : « Rien n’est sacré en dehors de l’homme », ou pour le dire comme les pères de l’Église : La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant.[4]

Sa parole et sa manière de vivre n’ont pas plu aux autorités de l’époque. Il a blasphémé. La veille de la Pâque et des Azymes, les grands prêtres et les scribes cherchaient comment arrêter Jésus par ruse pour le tuer (Marc 14,1). Jésus savait ce qui l’attendait et il l’a annoncé à plusieurs reprises[5] avant de prendre le dernier repas avec les Douze[6]. Et c’est au cours de ce repas qu’il utilise du pain et du vin pour se dire vivant à jamais. L’usage du pain et du vin était connu comme rituel pour les Juifs. En effet Melchisédek, roi de Salem, fit apporter du pain et du vin ; il était sacrificateur du Dieu Très-Haut (Genèse 14,18).

Mais Jésus transforme cet usage en disant du pain et du vin Ceci est mon corps, ceci est mon sang. Cet épisode est raconté par Matthieu, Marc et Luc. On ne le retrouve pas dans l’évangile de Jean. Ce dernier raconte en ce même instant un geste de Jésus qui perturbe Pierre : il lui lave les pieds. À l’époque, c’est un geste coutumier du serviteur vis-à-vis de son maître. Les deux récits, celui des synoptiques et celui de Jean sont inséparables pour une bonne compréhension des gestes de Jésus. Dans les deux cas, Jésus veut signifier qu’il se donne, que sa vie n’est que don. Et dans les deux cas, il invite ses disciples à faire de même : Faites ceci en mémoire de moi. (1 Cor 11,23). Car c’est un exemple que je vous ai donné, pour que vous fassiez, vous aussi, comme moi j’ai fait pour vous. (Jean 13,15)

Ce qui est premier, de part et d’autre, dans ces actes rituels, ce n’est pas le rite lui-même, mais ce à quoi il renvoie : le don de soi, l’attitude du serviteur, le partage d’humanité pour qu’elle grandisse, la communion qui est une manière de vivre et qui révèle sa vérité à l’existence.

Ce partage d’humanité est corroboré par Paul quand il dit : Vous êtes le corps du Christ. (1 Cor 12,27). Que l’on soit deux, vingt ou deux-cents car là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux. (Matthieu 18,20)

C’est donc bien le rebond ou le surplus d’humanité qui est en jeu, qui est l’enjeu des paroles de Jésus, et non une nourriture et une potion magiques. Potion magique ? Potion sacrée ? Jésus a voulu nous libérer du sacré en nous témoignant par sa vie qu’aux yeux de Dieu, il n’y a que l’humain qui est sacré.

Comment le dire et le vivre dans un rituel ? En refusant de "matérialiser" les choses, en nous libérant du formatage de la théologie sacrificielle, en nous souvenant que le symbole n’est pas une réduction de la réalité, mais qu’il nous ouvre à un plus, qu’il nous permet d’aller plus loin, qu’il donne à penser.[7] Le rite de la fraction du pain n’a aucun sens s’il n’est pas vécu comme une invitation à se donner en humanité. Le rite de la coupe n’a aucun sens s’il n’est pas aussi une invitation à s’engager dans une voie, celle de la communion d’humanité ! D’où l’expression bien connue pour marquer son accord ou son désaccord dans le choix d’une route à suivre : « Je bois ou je ne bois pas de ce vin-là. »

L’Eucharistie n’est pas une parenthèse dans le quotidien, elle est une invitation à vivre d’une certaine manière, invitation à vivre sa vie dans un certain style qui nous ouvre à un plus d’humanité. Une invitation fulgurante à vivre sa vie en Eucharistie !


Philippe Liesse

Notes :

[1] La messe n’a-t-elle pas fait oublier l’Eucharistie ? Voir François CASSINGENA-TREVEDY, moine de St-Martin de Ligugé dans ses Lettres pascales aux amis confinés.

[2] Paroles consécratoires du vin.

[3]  Tous les textes du Nouveau Testament

[4] Dans la prière de saint Irénée de Lyon. Irénée est le deuxième évêque de Lyon entre 177 et 202, il est l’un des Pères de l’Église.

[5] Marc 8,31-33. 9,30-32. 10,32-34

[6] Dans l’Écriture, tous les chiffres sont symboliques. Pour dire la plénitude, il y a les Douze… comme les douze tribus d’Israël, comme les douze paniers après la multiplication des pains, comme les douze portes et les douze Anges de l’Apocalypse (21,12).

[7] Paul Ricoeur




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