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Immigrants : entre le refus et l’acceptation

Une autre manière de lire la Bible

Chini Rueda
Publié dans CEM n°68 (9/2005)

Les communautés chrétiennes de base espagnoles, dans leur revue UTOPÍA de juin dernier, nous invitent à redécouvrir le récit de Mc 7, 24-31 (Jésus et la syro-phénicienne) comme un exemple pour une théologie à partir de l’immigration.

 (trad. M.P. Cartuyvels)

Si nous partons du fait qu’il n’existe pas une seule théologie ni encore beaucoup moins « la » théologie, nous pourrions aussi développer une théologie à partir de l’immigration. Nous pourrions placer la riche symbolique de la théologie chrétienne en face du gravissime conflit mondial des (im)migrations. Et, comme il arrive, chaque fois que nous voulons impliquer la réalité de Dieu dans le sort des victimes, les concepts théologiques acquerraient d’autres langages, d’autres vêtements, d’autres manières...

... nous pourrions, de cette manière, développer tout un complexe théologique qui nous conduirait, me semble-t-il, à des conséquences bien intéressantes. Mais pour le moment …, je veux seulement commencer en analysant brièvement, dans cette perspective, un récit évangélique, celui de Jésus et de la Syro-phénicienne.

A partir des droits humains, ne fût-ce que pour des raisons de morale élémentaire, nous sommes forcés d’affronter et de chercher des solutions au drame de l’immigration. Mais, en outre, peut-être rencontrons-nous quelque clé dans ce fragment d’évangile? Cette question délimitera mon approche de l’évangile de Marc.

Marc, 7,24-31 : ce n’est pas exactement le récit de la rencontre de Jésus avec une immigrante, puisque c’est Jésus qui se déplace à Tibériade où, curieusement, il veut passer inaperçu (7,24). La femme a bien une identité ethnique différente de lui, elle n’est pas juive, elle est grecque et étrangère, syro-phénicienne et, d’après des interprétations récentes, elle jouit d’un niveau socio-économique supérieur à la majeure partie de la population rurale juive. C’est-à-dire que le contexte évangélique est différent de la situation d’une personne immigrante qui, en plus d’être étrangère, se trouve dans une situation d’absolue précarité économique et sans défense sociale. Mais le récit peut être intéressant si nous portons notre attention sur la situation dans laquelle la femme se présente à Jésus, à cause de la maladie grave de sa fille, et sur ce qui se passe entre eux.

Si nous voulions visualiser la situation corporelle de Jésus et de la femme en trois vignettes, nous représenterions, dans la première, un homme, Jésus, debout, regardant une femme agenouillée devant lui. Dans la deuxième, bien que le texte ne donne pas de précisions, ce qui cadre le plus avec le déroulement du récit, c’est que la femme est debout à la hauteur de l’homme et que les deux dialoguent; et dans la troisième, la femme se met en marche et, par le contexte, nous savons qu’elle est vive et joyeuse; et probablement l’homme la regarde marcher : maintenant, c’est l’image de la femme qui tient le premier rôle et apparaît plus droite encore.

Dans la première vignette, elle se jette aux pieds de Jésus et le supplie (7,25-26). De la part de Jésus, la première réaction est, de façon énigmatique, un refus; nous ne rencontrons rien de semblable dans aucun autre récit évangélique. Cette femme n’est pas juive, elle est étrangère, elle se présente comme une femme seule, sans mari, avec une fille possédée par un esprit impur : c’est par cette quadruple situation présumée d’infériorité que le narrateur justifie l’attitude corporelle de la femme dans la première vignette.

La première réaction de Jésus est marquée par sa mentalité de juif, xénophobe et sexiste, comme il fallait s’y attendre dans ce contexte. Elle s’humilie devant lui, Il trouve cela normal, les rôles de genre interdisaient à toute femme de s’approcher d’un homme qui n’appartenait pas à son groupe ethnique. D’autre part, Jésus utilise le terme dépréciatif que les Juifs employaient pour désigner les païens, il dit qu’il faut d’abord rassasier les fils, que ce n’est pas bien de jeter le pain des fils aux « chiens » (7,29). Elle lui répond dans le même langage, elle entre dans sa mentalité pour lui faire voir à partir de là le fait incontestable que ceux qui ont une égale dignité (qui mangent le même pain) sont soumis à des conditions d’infériorité (miettes sous la table) (7,28). C’est comme si soudain, ces paroles avaient fait changer Jésus du tout au tout, lui faisant prendre conscience de l’infériorité attribuée aux non-Juifs. La guérison se produit grâce au dialogue d’égal à égal que la femme obtient habilement et que, sûrement, Jésus rend possible. Il s’agit d’une double guérison. Jésus est le premier guéri, même si le texte ne le mentionne pas et, même s’il s’agit d’une guérison express, la fille est guérie, délivrée de l’esprit impur de l’humiliation et de la crainte. Jésus a dépassé ses préjugés xénophobes et compris qu’il n’a pas à se cacher en territoire étranger (ce récit s’inscrit dans le projet littéraire et théologique de Marc concernant le ministère de Jésus auprès des non-Juifs). Comme dans d’autres récits de guérisons, Jésus ne s’attribue pas la guérison à lui-même, mais à la foi ou, dans le cas présent, très clairement à la volonté de ceux qui veulent la guérison (7,29). Elle rentre à la maison et trouve sa fille guérie. Lui, nous ne savons pas comment il se trouve, mais cette perspective nous fait penser que quelque chose a changé en lui. Elle a vaincu, elle l’a convaincu.

Il n’y a pas longtemps, lors d’une manifestation convoquée par les immigrants eux-mêmes, beaucoup d’entre eux, Africains, donnaient ce ton rythmique et festif dont nous, les Européens, manquons: nous chantions et dansions avec eux et parmi de multiples pancartes en arabe, anglais, français et espagnol, un d’entre eux portait une pancarte qui disait: « Je suis un être humain, et toi? »... Je suppose que ceci est incontestable, comme la femme de notre récit l’a dit à Jésus. Nous n’avons pas, comme chrétiens, de raisons spéciales pour lutter effectivement pour que les immigrants bénéficient de conditions justes et dignes dans nos pays ou dans d’autres : ce sont des raisons tellement basiques, tellement incontestables qu’on est presque honteux de se mettre à y réfléchir. Mais le système se charge d’occulter la réalité selon ses intérêts et de construire des idéologies xénophobes (comme les mythes – faux – sur l’immigration) qui finissent par brouiller notre vue; c’est pourquoi ce qu’il faut faire, c’est entrer dans le dialogue et se laisser vaincre, convaincre par ce qui est, d’autre part, une évidence.

Rem.: « 10% des pays sont pauvres. C’est là que vivent les ¾ de l’humanité. Et ils reçoivent seulement 30% des revenus mondiaux. Ceci explique les migrations. »

Chini Rueda - Espagne)


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