La fraternité mise à l’épreuve
Sylvie Kempgens
Publié dans CEM n°149 (12/2025)
Le Conseil interdiocésain des laïcs avait souhaité et organisé une soirée pour approfondir le thème de la fraternité, auquel il consacre ses réflexions dans la foulée de l’encyclique Fratelli tutti. Les trois invités vont chacun souligner les exigences de la fraternité, et en quoi elle est actuellement tellement mise à l’épreuve.
L’abbé Rik Hoet, exégète, assistant spirituel à Sant’Egidio, retrace l’apprentissage de la fraternité dans la Bible : en démarrant de Caïn, la fraternité familiale va devoir s’apprendre, jusqu’à s’accomplir dans la figure de Joseph qui prend la responsabilité de ses frères. La fraternité tribale constitue l’étape suivante, avant la fraternité ‘nationale’ – à apprendre aussi car au départ les 12 tribus ne s’entendent pas. Avec le Livre de Jonas, Israël s’entend dire que sa mission est d’annoncer la miséricorde de Dieu à Ninive, qui a détruit bien des tribus d’Israël (quel écho à la situation d’aujourd’hui !). Les Évangiles montreront ensuite Jésus abattant les murs de cette exclusivité nationale, et saint Paul parcourir le monde méditerranéen pour inviter tous les peuples à la même table.
Si la Bible est conservatrice avec le concept fondamental de la famille, elle nous engage de façon tout à fait progressiste à la fraternité avec tous, en soulignant notre identité profonde d’enfants de Dieu. Et saint François élargira encore la fraternité à toute la création.
Le « Sauve-toi toi-même » que promeut actuellement notre société va donc à l’encontre de l’Évangile et met à mal non seulement la solidarité nationale mais même la fraternité familiale. Les nationalismes attisent et multiplient les guerres entre les nations. Et ceci au moment même où l’Église proclame qu’il faut prendre un autre cap si l’on veut sauver l’avenir de notre planète.
On entendra aussi Jean Tonglet qui, depuis 1977, est volontaire permanent du mouvement ATD Quart Monde. Il reconnaîtra d’entrée de jeu que 50 ans d’engagement à essayer d’entrevoir ce que vivent ceux qui sont dans la misère, oui ça met la fraternité à l’épreuve !
Comme le pape François dans Fratelli tutti, le modérateur de la soirée nous le rappellera : « Chaque jour, nous sommes confrontés au choix d’être de bons Samaritains ou des voyageurs indifférents qui passent outre. »
Les pauvres seraient-ils invisibles et sans voix, nous demande Jean Tonglet. Non, c’est nous qui sommes aveugles et sourds. Il est tellement plus facile de passer notre chemin. Particulièrement lorsque la misère physique et morale mène quelqu’un à ne plus sembler être un homme.
Les préjugés et la peur réciproque sont des empêchements à la fraternité. « Seigneur, j’ai peur de toi » est justement une prière qu’a écrite Joseph Wresinski. Jean Tonglet nous la lit – et nous la reproduisons ci-dessous.
Joseph Wresinski avait grandi dans la pauvreté. Il a su définir ce que représente fraterniser avec les plus pauvres :
- donner la priorité aux plus pauvres, c’est se demander constamment si le combat englobe tout le monde, car il existe toujours un plus faible, un plus rejeté à chercher ;
- mettre les plus pauvres au centre ;
- reconnaître les pauvres comme nos maîtres : non seulement maîtres à servir, comme le disait saint Vincent de Paul, mais également maîtres à penser, selon Joseph Wresinski. Voir les pauvres comme des sujets de discernement, qui nous disent des choses capitales. Avec les croisements des savoirs, avec du temps aussi car il faut réaliser qu’on ne comprend pas forcément les mots de la même façon. Il s’agit de penser avec les pauvres, pour qu’ils soient protagonistes de la société. Jean Tonglet évoquera tel rapport sur la justice écologique et la justice sociale, que des fonctionnaires ont pris le temps d’élaborer en collaboration, ou ces théologiens qui redécouvrent des textes d’Évangile en les lisant avec des personnes en situation de pauvreté. ‘Il renverse les sachants de leur chaire’, aimait à proclamer Joseph Wresinski.
Reconnaître le plus pauvre comme un frère nous éloignera de l’assistance, et impliquera que nous envisagions notre aide comme devant disparaître à terme.
Aujourd’hui, face aux mouvements anti-solidarité, face à des hommes politiques qui stigmatisent les bénéficiaires de l’aide sociale en les dépeignant comme des gens qui passent leur vie sur leur divan, face à ceux-là qui ont l’abjection d’appeler à euthanasier les sans-abris, la fraternité, c’est endosser le rejet qui pèse sur les plus démunis. C’est étendre la solidarité jusqu’à celui, pauvre ou ennemi, qui est absolument éloigné de nous. C’est aussi ouvrir les enfants aux situations de fraternité, ce sera déterminant pour la pratiquer. C’est oser la rencontre !
Quant à la formatrice en écopsychologie Tylie Grosjean, elle nous a proposé des clefs de lecture tout à fait différentes. D’où les néologismes que nous allons devoir ici apprivoiser ! Elle est aussi écothérapeute et se soucie de la santé conjointe de la psychè humaine et de la planète. Elle rappelle d’abord le premier article, fondateur, de la Déclaration universelle des droits humains : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils (…) doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. » Tellement difficile dans cette société où on a tendance à être au service uniquement de soi-même !
Après avoir mis en lumière une série de dominations (le masculin sur le féminin, l’humanité sur la nature, …) émanant du dualisme qui nous conditionne depuis au moins Descartes, Tylie Grosjean souligne que ces dominations ont produit le système croissanciste, extractiviste, capitaliste et consumériste qui nous amène actuellement à habiter la planète de façon coloniale et altéricide. Avec honnêteté, elle évoque aussi le mépris de classe qu’elle a identifié un jour chez elle-même, face à des personnes qui ne maîtrisaient pas l’orthographe.
Un chemin de fraternité va nous engager à déconstruire et à dépasser ces différentes dominations (‘pouvoir sur’), à promouvoir une culture de l’entraide, à accueillir la diversité, et à réparer les quatre liens - liens à soi, aux autres, au vivant et au plus grand que soi.
Ajoutons donc à notre vocabulaire la sororité : ainsi celle vécue par ces groupes de femmes qui réparent, restaurent et revalorisent le pôle dominé du dualisme (‘pouvoir de’) - par exemple en rebaptisant des rues avec des noms de femmes. Mais pour notre intervenante, c’est le concept d’adelphité (au départ de la racine grecque ‘delphýs’ ou ‘matrice’) qui permet le mieux de dépasser les normes binaires et qui nous inscrit de la façon la plus juste dans la toile du vivant, une fois que nous avons pris conscience de nos différents privilèges et que nous avons compris comment les utiliser pour soutenir les dominé.es, les opprimé.es, les invisibilisé.es.
Ceci implique, pour dépasser les attitudes négatives et les peurs, un travail sur nos émotions : être capables de les exprimer avec bienveillance et, en définitive, apprendre à nous appuyer sur elles. C’est donc à une profonde métamorphose que Tylie Grosjean nous invite, à une transformation de soi et du monde : comme méditants-militants, nous articulerons une dimension émotionnelle de justesse intérieure avec la justice sociale, au service du vivant.
Programme d’avenir, pour le CIL comme pour nous toutes et tous !
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Seigneur, j’ai peur de toi
J’ai peur de m’attacher à toi, de remettre mon sort entre tes mains, parce que j’ai peur de la souffrance, de l’injustice et de la solitude. Aussi, je ne puis te dire : « Fais de moi ton amour et pétris-moi à ton gré, comme l’époux pétrit l’épaule de son épouse… »
J’ai peur que tu ne me conduises dans l’inconnu, là où je ne serai que face à toi, rien que face à toi ; là où peut-être ta volonté contrariera tellement la mienne que toute ma vie en sera changée.
Pourtant, Seigneur, je sais que mon sort est entièrement entre tes mains. Je sais que quoi que je fasse c’est à toi qu’appartient le dernier mot, que mon âme est ta chose parce que tu m’aimes. Je t’aime moi aussi. Alors d’où viennent ma peur, mes réticences et parfois ma révolte ? Est-ce parce que je n’ai pas assez la foi ? Oui c’est cela Seigneur, je n’ai pas assez de foi…
Cependant, il y a autre chose… Il y a que tu as voulu être, en ces temps-ci, le « Lumpenproletariat » : le haillonneux, l’humilié, l’inconnu des zones de misère. Tu as voulu être de ces hommes qui me font peur. Comme ils l’ont déjà fait, tant de jours et tant de nuits, toi aussi, tu me conduiras de dépouillement en dépouillement, de remise en cause en remise en cause, tu me jetteras nu devant mes frères sous-prolétaires, tu me livreras à leur merci, à leur misère, à leur solitude.
C’est à cause de cela que tu me fais peur, parce que tu me dis, du plus profond de leurs entrailles : « Ces enfants-là sont mes frères, ces femmes sont ma mère. Et je suis le Lazare qui te rebute, Marie-Madeleine qui te tente, les larrons qui te volent et t’injurient, je suis le lépreux décharné et ignorant, qui te fait horreur. »
Seigneur, par pitié, ne me remets pas, pieds et poings liés, à ces frères-là. Ne me remets pas, sans défense, à ton amour. Non ! Pas cela, Seigneur. Par pitié, ne permets pas cela.
Mais puisque tu l’exiges, je me laisserai faire. J’ai quand même peur de toi, Seigneur.
Joseph WRESINSKI
Sylvie Kempgens (Communautés de Base)

