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Le Bon Pasteur pour rallier les brebis égarées

Jean-Loup Robaux
Publié dans HLM n°106 (12/2006)

 

L'actualité ecclésiastique fait la une ces derniers temps avec les initiatives de  Benoît XVI : réactions à la leçon de Ratisbonne autour de la raison et de la foi ; interrogations à propos de la réconciliation récente d'un petit groupe de traditionalistes français ; sortie annoncée d'un document papal sur la liturgie et particulièrement sur la messe en latin ; excommunication de l’archevêque zambien Mgr Milingo qui recherche les voies d'une inculturation du catholicisme dans les mentalités africaines, et qui consacre évêques quatre prêtres mariés, prenant du même coup la tête d'une campagne pour le mariage des clercs.

Ce n'est donc pas un ciel serein que contemple Benoît XVI. Alors que Jean-Paul II réunissait à Assise les responsables des religions et cherchait en vain un rapprochement avec les orthodoxes, son intransigeance avait provoqué le schisme de Mgr Lefebvre et autres sectateurs. Benoît XVI, lui, cherche à tout prix à rallier ces brebis séparées qui lui sont tellement proches[1] ainsi qu'à bien des membres du milieu romain[2]. Ceux-ci se dépensent sans compter depuis bien des années et, de concession en concession, leurs efforts seraient-ils enfin couronnés de succès ?

Petit aperçu historique

1.  Au commencement, Mgr Lefebvre…   

Tout a commencé avec le refus des orientations conciliaires qui se cristallise sur le rite de la célébration eucharistique mais qui en réalité, par son blocage sur la tradition, remet en cause tout l'esprit du concile, par Mgr Lefebvre et deux évêques brésiliens Dom Geraldo de Proença Sigaud et Mgr Castro Mayer.

Mgr Lefebvre on connaît ! Pour perpétuer son refus du concile, il fonde en 1970 la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X dans le diocèse de Fribourg, puis un Séminaire international du même nom pour "donner aux futurs prêtres une formation fidèle à la tradition". Les contacts sont néanmoins maintenus avec Jean-Paul II et avec le cardinal Ratzinger, jusqu’à ce qu’il consacre quatre évêques à Ecône sans l'autorisation du Vatican et soit excommunié le 1er juillet 1988. Mgr Lefebvre meurt en 1991 en refusant toute réconciliation. La Fraternité Saint-Pie X compterait 200 000 fidèles, dont la moitié en France.

Dans la lettre apostolique Ecclesia Dei adflicta du 2 juillet 1988, Jean-Paul II manifestait également sa volonté "de faciliter la communion ecclésiale à tous les fidèles catholiques qui se sentent attachés à certaines formes liturgiques et disciplinaires antérieures de la tradition latine" en instituant la Commission Ecclesia Dei, "avec pour mission de collaborer avec les évêques, les dicastères de la Curie romaine et les milieux intéressés, dans le but de faciliter la pleine communion ecclésiale des prêtres, des séminaristes, des communautés religieuses ou des religieux individuels ayant eu jusqu'à présent des liens avec la Fraternité fondée par Mgr Lefebvre et qui désirent rester unis au successeur de Pierre dans l'Église catholique en conservant leurs traditions spirituelles et liturgiques, à la lumière du protocole signé le 5 mai (1988) par le cardinal Ratzinger et Mgr Lefebvre".

Dès le début de son pontificat, Benoît XVI a repris langue avec les intégristes. Il a ainsi rencontré en août 2005 Mgr Bernard Fellay, successeur de Mgr Lefebvre, et vient maintenant de fonder l'Institut du Bon Pasteur, accueillant en France plusieurs prêtres traditionalistes exclus de la Fraternité Saint-Pie X et souhaitant réintégrer l'Église catholique.

2.  La Fraternité Sacerdotale Saint-Pierre et les bénédictins du Barroux et de Fontgombault (1988)

Lors des consécrations schismatiques d'Ecône par Mgr Lefebvre, une partie des fidèles ne l'a pas suivi dans sa rupture avec Rome et a quitté la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X pour former avec la bénédiction de la Commission Ecclesia Dei une Fraternité sacerdotale Saint-Pierre autorisée à garder le rite tridentin mais aussi à célébrer dans les deux rites, ce qui permettait la célébration dans des paroisses non traditionnelles et la concélébration le Jeudi Saint avec l'évêque. Des monastères comme Le Barroux et Fontgombault avaient obtenu la même autorisation.

Le cardinal colombien Castrillon Hoyos, préfet de la Congrégation du Clergé de 1992 à 2006, est aussi et reste le président de cette Commission Ecclesia Dei. Selon lui, "il ne faut pas traiter les fidèles dits ‘traditionalistes’ comme des ‘fidèles de seconde zone’, mais il faut protéger leur droit de pouvoir exprimer la foi et la piété selon une sensibilité particulière, que le Saint-Père reconnaît comme tout à fait légitime".

3.  L'Institut du Christ-Roi Souverain Prêtre (1990)

Fondé par Mgr Wach, l'Institut est une société de vie apostolique érigée canoniquement depuis 1990 dans le diocèse de Mouila (Gabon). Le séminaire et la maison généralice sont situés à Gricigliano dans le diocèse de Florence (Italie). Il profite des dispositions Ecclesia Dei. Il compte une soixantaine de prêtres et une quarantaine de séminaristes. Ses apostolats sont en Europe et en Afrique mais aussi en Amérique.

4.  L'Union Saint-Jean Marie Vianney de Campos (Brésil) (2002)

Mandaté pour obtenir le ralliement des traditionalistes, le cardinal Hoyos n'a pas ménagé ses efforts. Alors que les négociations entamées en 2000 avec les lefebvristes étaient au point mort, des pourparlers s'étaient poursuivis avec un groupe brésilien organisé de façon autonome dans le cadre de l'Union Saint-Jean-Marie Vianney. Cette association poursuivait l'action de Mgr Antonio de Castro Mayer (1904-1991), évêque brésilien qui n'avait jamais accepté le passage au rite post-conciliaire dans son diocèse, y avait maintenu la liturgie latine traditionnelle[3], et avait ensuite participé avec Mgr Lefebvre à la consécration des quatre évêques. "Oublié" dans le décret d'excommunication, il l’avait revendiquée lui-même immédiatement. Il est mort en 1991 en refusant de signer une formule de réconciliation que le Vatican lui proposait.

Lorsqu'il démissionne en 1981, Rome lui nomme un successeur, Mgr Navarro, qui prétend mettre en application la "nouvelle messe" en portugais et provoque la sécession d'une partie des fidèles et du clergé. Mgr Mayer revient alors sur scène pour créer, avec le P. Rifan comme supérieur, l'Union sacerdotale Saint-Jean-Marie Vianney et se rapproche de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X. En échange, à sa mort en 1991, trois des évêques qu'il avait consacrés à Ecône viendront à Campos pour consacrer son successeur, dom Licinio Rangel, qui inaugure ainsi la deuxième génération d'évêques de cette lignée.

Lors du Jubilé de l'an 2000, les prêtres traditionalistes d'Ecône s'étaient rendus en procession au Vatican où leur évêque, Mgr Fellay, avait été reçu par le cardinal Hoyos et par Jean-Paul II. Parmi eux se trouvaient des représentants de la dissidence brésilienne. Devant l'indécision de Mgr Fellay, Rome propose "une paix séparée" aux Brésiliens qui l’acceptent, et en janvier 2002 sont conclus les accords de Campos : l'évêque Rangel, ses 25 prêtres et ses 28 000 fidèles rentrent au bercail. Le Pape Jean Paul II érige alors canoniquement l'Union Saint-Jean-Marie Vianney en "Administration apostolique" de caractère personnel, dépendant directement du Siège apostolique, pour le suivi pastoral des fidèles restés attachés au rite tridentin, dotée d'une pleine juridiction épiscopale et territoriale, parallèle à celle de l'évêque du lieu (et avec son accord évidemment !). En clair, ils doivent et ne peuvent donc célébrer que selon le rite de saint Pie V…  

Cette Administration apostolique confiée à Mgr Rangel (évêque pourtant consacré par Tissier de Mallerais, un évêque d'Ecône) est limitée territorialement au diocèse de Campos et est exercée de façon "cumulative" avec celle de l'évêque diocésain. Situation analogue à celle d'un évêque aux armées, selon une suggestion déjà avancée par Mgr Lefebvre pour permettre à sa Fraternité de garder sa spécificité. La lettre promet en outre d'assurer la succession de Mgr Rangel : il s'agit donc d'une solution durable, et non d'une mesure transitoire ! Un coadjuteur, Mgr Fernando Arias Rifan, est d’ailleurs consacré à Campos le 28 août 2002 par le cardinal Hoyos assisté de Mgr Rangel et d'un évêque brésilien. C'est le premier sacre épiscopal approuvé par Rome et célébré selon le rite traditionnel depuis Vatican II.

Quelques traditionalistes jusqu'au-boutistes, Mgr Williamson par exemple, ont bien sûr critiqué violemment la "trahison" de Campos. Mais d'autres, plus perspicaces, ont bien mesuré l'étendue des concessions du Vatican et en espèrent encore de nouvelles. Ainsi pour les premières communautés dites Ecclesia Dei, comme la Fraternité St-Pierre, la messe selon le rite ancien n’est que tolérée, c'est un indult pour "une période d’exception". À Campos est désormais "ratifiée" à l’Administration apostolique, la "faculté" de célébrer selon le rite romain de saint Pie V. Et de présumer que cette "facultas" le sera bientôt pour "d’autres de nos Églises" et après-demain, "pour tous", pour "l’ensemble des Églises". Il y a des mouvements inéluctables prédisent-ils, et celui du retour de la messe de toujours dans l’Église en est un !

Pour eux, "les conditions proposées par Rome sont uniques, nouvelles, surtout l’exemption de la juridiction des évêques, ce qui est capital. Le cadre juridique – une administration apostolique – est nouvellement proposé. Toutes choses que Mgr Lefebvre demandait à Rome." Ils estiment enfin que "le Pape ne reviendra pas sur ce qu’il a déjà fait mais qu’au contraire, il ira plus loin encore dans la voie amorcée..."

Réponse du cardinal Hoyos : "L'administration apostolique est sans doute une étape nécessaire pour progresser dans l'ecclésiologie de communion. Rien de bien neuf si l'on songe aux Orientaux catholiques de la diaspora en Europe et en Amérique. Arméniens et Gréco-catholiques ukrainiens disposent de leurs diocèses personnels en France ; des paroisses nationales existent aux États-Unis depuis le XIXe siècle."

Serait-ce cela la solution vaticane : des évêques spécifiquement et exclusivement désignés pour la pastorale des fidèles traditionalistes ?

5.  L'Institut Saint-Philippe de Néri à Berlin en mai 2004

En collaboration avec la commission Ecclesia Dei et l'archevêché de Berlin, des prêtres, diacres, et séminaristes ayant quitté la Fraternité St-Pie X et désireux, "dans un esprit filial", de retrouver l'unité, forment l’ Institut Saint-Philippe de Néri.

6.  La Fraternité en crise. Rome rappelle que ses portes sont ouvertes

En 2004, la Fraternité St-Pie X traverse une forte crise interne. L'autorité pour ne pas dire l'autoritarisme de Mgr Fellay fait question. Une majorité silencieuse de laïcs traditionalistes craignant une autodestruction de la Fraternité sacerdotale St-Pie X, publie sur internet son point de vue sur les causes de cette crise. À l'instar de ces laïcs, l'abbé Laguérie critique vertement la gestion des séminaires traditionalistes, et condamne une trop forte sélection des postulants.

Le différend soulève donc la question de la résolution des conflits. À qui recourir ? À Rome ? C’est que pour être absolument sûr des membres admis et notamment des candidats au sacerdoce, on invente, disait l'abbé Laguérie, de nouveaux critères, non communiqués mais plus restrictifs que les critères traditionnels, parce qu’on veut des individus soumis… Sanctionné, l’abbé refuse la mutation au Mexique qu'on lui impose et est exclu pour "mutinerie". C'est l'impasse : l'abbé Laguérie – qui après avoir sévi à St-Nicolas du Chardonnet à Paris s'était "approprié" l'église St-Éloi à Bordeaux depuis 2000 – et son collaborateur l’abbé Héri reçoivent, par huissier de justice, leurs lettres d'exclusion de la Fraternité. L'affaire est ensuite portée devant les tribunaux civils. Un autre membre de la branche française, l'abbé Guillaume de Tanoüarn publie une Lettre ouverte à Mgr Bernard Fellay critiquant lui aussi sa gestion despotique et les sanctions auxquelles sont soumis tous ceux qui ne partagent pas entièrement ses opinions.

7.  Benoit XVI  et  Bernard Fellay

L'élection de Benoît XVI, plus proche des idées traditionalistes, ouvre de nouvelles perspectives à Mgr Fellay aux abois. Il y voit "une lueur d'espoir", demande et obtient une entrevue à Castelgandolfo le 29 août 2006.

Mais la méfiance règne. Selon le cardinal Hoyos lui-même, "une des prémices auxquelles on ne peut renoncer est que la Fraternité sorte de son attitude de condamnation du Concile Vatican II, comme elle l’a fait jusqu'ici". Or Mgr Fellay soulève toute une série de difficultés :

a) en revenant à la pleine communion, il n'entend pas renoncer à la lutte contre le modernisme dans l'Église, la libéralisation, le démocraticisme et l'influence de la franc-maçonnerie ;

b) l'expérience du passé l'empêche d'être confiant, et lui fait craindre que la Fraternité soit malmenée et abandonnée, en perdant son charisme de défense de la Tradition ;

c) il considère que la Messe de Paul VI présente des silences qui ouvrent la voie à la "protestantisation" (les célébrants laïcs), et qui ne soulignent pas la dimension sacrificielle de la Messe ;

d) concernant le sacrement de la confirmation, il considère que l'huile d'olive est une matière ad validitatem ;

e) il croit que le Droit canonique ouvre le chemin à une conception démocraticiste de la collégialité (les Conférences Épiscopales), qui présenterait la collégialité au détriment de la primauté pétrinienne ;

f) il considère que le texte conciliaire sur la liberté religieuse se prête à des interprétations relativistes et tendant au protestantisme (car le cardinal Kasper parle d'aban-donner l'œcuménisme "de retour", pour un oecuménisme "de chemin commun", qui oriente les chrétiens vers l'unité réconciliée).

8.  L'abbé Philippe Laguérie et l'Institut du Bon Pasteur à Bordeaux

Bien au courant des problèmes de la Fraternité, et notamment de la situation de l'abbé Laguérie et de quelques autres expulsés et devenus "sans attaches", de crainte peut-être de voir surgir une nouvelle secte, le cardinal Hoyos décide d'une manœuvre de récupération. Et le 8 septembre 2006, au nom du Saint-Siège, il érige en l’église Saint-Éloi de Bordeaux l’Institut du Bon Pasteur en Société de vie apostolique.

Cette communauté est la première du genre reconnue par Benoît XVI. De droit pontifical, l’Institut relève directement du Saint-Siège ; son supérieur a le pouvoir de juridiction ordinaire sur tous les membres de la société. Il incardine ses membres prêtres et diacres. Il peut ouvrir un séminaire et appeler aux ordres mineurs et majeurs les candidats reconnus aptes au sacerdoce.

Les membres du Bon Pasteur célébreront la messe "exclusivement" selon la liturgie traditionnelle du missel de 1962. Il ne s'agit plus d'une concession, mais d'une mission et d'une discipline propre.  En échange, chaque membre fondateur reconnaît personnellement "respecter le Magistère authentique du Siège Romain, dans une fidélité entière au Magistère infaillible de l’Église" ainsi que la validité de la réforme liturgique issue du Concile. De plus, ils sont engagés à faire "critique sérieuse et constructive du Concile Vatican II, pour permettre au Siège apostolique d’en donner une interprétation authentique" !

Immédiatement, l'abbé Laguérie annonce que l'Institut pourrait très vite comprendre une trentaine de membres : en plus des cinq prêtres actuels, quinze prêtres d'Amérique Latine souhaiteraient entrer dans l'Institut, et dix séminaristes y penseraient également, dont quatre pourraient être ordonnés prêtres "très prochainement". Un séminaire de l'Institut à Courtalain près de Chartres recevrait bientôt les séminaristes, sous la direction de l'abbé Aulagnier.

Les réactions

Face à ce nouvel Institut, la réaction des prêtres "ordinaires" et de nombreux laïcs du diocèse de Bordeaux a été violente. Le Conseil presbytéral "dénonce l'absence d'information et de concertation avec l'église locale ; s' inquiète qu'un diocèse ne soit pas partie prenante d'une décision qui le concerne ; et redit la joie des prêtres de vivre leur ministère dans l'élan du concile Vatican II..." De leur côté, 190 laïcs "engagés" demandent que les orientations conciliaires ne soient pas remises en cause au prétexte d'une réinterprétation des textes de Vatican II et requièrent la convocation du conseil pastoral.

Mais il semble bien que l'initiative soit venue de Benoît XVI lui-même, et que le cardinal Ricard, président de la conférence des évêques de France, ait dû s’y plier : "une main tendue vaut mieux qu'un poing fermé", répond-il… Il rappelle que l'Institut "a besoin de l'autorisation de l'évêque diocésain pour toute activité apostolique dans son diocèse et que l'entrée dans une pleine communion implique la fidélité au Magistère du pape, des évêques et du Concile Vatican II".  En ouverture à l’assemblée de l’épiscopat à Lourdes, le 4 novembre, il précise encore que "la décision de libéraliser pour les prêtres la possibilité de dire la messe selon le missel de 1962 n’a pas encore été prise" (il s’agit du Motu proprio annoncé : le pape aurait accepté de consulter au préalable) …

L’abbé Laguérie, lui, interprète cela à sa manière et gagne sur tous les tableaux. Il se venge de la Fraternité St-Pie X qui l’a exclu et il obtient un statut sur mesure pour sa communauté : "sur le fond, nous n'avons rien lâché... l'usage exclusif de la liturgie traditionnelle, la critique constructive du concile Vatican II. Avec magnanimité, Rome nous accorde tout. En contrepartie nous devons aider ce pape, là où nous sommes, avec les moyens qui sont les nôtres – c’est-à-dire une critique sérieuse et constructive du Concile Vatican II – à travailler à rendre l’authenticité de la doctrine".

Ce à quoi on est en train d’assister est donc clairement bien autre chose qu’une concession à une diversité de formes liturgiques, qui existe d’ailleurs déjà avec les rites orientaux catholiques. De part et d’autre, on reconnaît qu’il s’agit ni plus ni moins de l’interprétation du Concile… Golias l’évoque ainsi : "L’éventuelle réconciliation entre Rome et Ecône a un prix. Il s’agit tout simplement de donner une interprétation minimaliste du Concile, d’en étouffer la dynamique libératrice et de tourner le dos à la revendication d’autonomie de l’Homme perçue finalement comme le péché par excellence. Si cette réconciliation se confirmait, cela serait un signe de plus que le rêve du pape Jean a bien été oublié…"  Et Noël Bouttier dans Témoignage chrétien :  "Veut-on continuer à porter le témoignage du Christ aujourd’hui là où la dignité de l’Homme est broyée ? Veut-on encourager les catholiques à s’engager au service du dialogue avec les autres croyants et les non-croyants ? Préfère-t-on enfermer les fidèles dans un ensemble de règles et d’interdits, faire jouer les peurs ancestrales et les détourner de la chose publique ?" 

Certains catholiques bordelais insistent aussi sur les implications socio-politiques :

"Est-il besoin de le préciser, ce n’est pas la messe en latin qui nous importe. Cette pratique camoufle mal les visées politiques fondamentalistes de ce groupe. C’est bien contre les dangers de l’intégrisme – qu’il soit d’ailleurs catholique, juif, musulman ou autre – que nous nous levons (...). La Fraternité Saint-Pie X se manifeste par un attachement à des valeurs antidémocratiques, par sa haine de la laïcité, des Droits de l’Homme et par une vision archaïque de la société (homophobie, vision rétrograde du rôle des femmes, dressage éducatif, opposition à la contraception, etc.). Elle soutient les commandos IVG ainsi que des mouvements de jeunesse paramilitaires".

Enfin, l’assemblée annuelle des évêques de France ne pouvait rester muette face à cette sorte d’ "ingérence" vaticane. Bien que l’exercice soit périlleux, ils ont pourtant décidé de "serrer les rangs" autour du cardinal Ricard :

"Sur le fond, le texte réaffirme la communion des évêques avec le pape, les richesses du concile Vatican II, la volonté d’accueil des fidèles séparés, l’attachement à la rénovation liturgique, mais énonce deux conditions pour la réconciliation désirée : que les fidèles séparés posent un geste d’assentiment sans équivoque au Magistère de l’Église, et que la résolution de la question liturgique se fasse dans la vérité, sans la séparer de l’ensemble de l’enseignement de l’Église."

Mais surtout, les évêques français n’hésitent pas à rappeler Rome à la collégialité : "Nous demandons à être respectés dans ce travail patient de réconciliation que nous menons dans nos diocèses auprès de ceux qui ont cette sensibilité ecclésiale… Mais les évêques ne sont pas de simples préfets : la collégialité ne s’exerce pas seulement en aval, mais en amont des décisions".

* * *

Alors, l'unité de l’Église à tout prix ? À n’importe quel prix, fût-ce Vatican II ? Réciproquement, l’Église romaine fera-t-elle autant d'efforts pour se réconcilier avec tant d'autres qu'elle a exclus ? Donnera-t-elle enfin dans son gouvernement une juste place à la moitié féminine de l'humanité ? Proclamera-t-elle un jour une réconciliation générale avec tous ceux qu'elle a facilement et injustement réduits au silence, écartés, parfois même selon son jargon "réduits à l'état laïc" ? Cherchera-t-elle enfin l'union beaucoup plus large de tous les croyants en Jésus Christ, de tous les enfants de Dieu, de tous les hommes de bonne volonté ? Et à vivre l'Évangile de l'humble service du lavement des pieds ?

Au terme de ce voyage dans les terres de la Tradition et de la Romanité, comment ne pas être pris de vertige en voyant tant d'énergie gaspillée, de temps perdu, d'argent dépensé – d'où vient-il ? –, tant de patience énervée, de charité bafouée pour ce qui se dit et veut être le service de la Vérité, de la Foi et de la Charité dans la "Sainte Église" et qui est si éloigné de l'Évangile de Jésus que tous prétendent pourtant servir ! [4]


Jean-Loup Robaux (Hors-les-murs)

Notes :

[1] Dès 1977, dans son livre Le Sel de la Terre, le cardinal Ratzinger ne cachait pas son attachement à la liturgie ancienne, ou du moins ses réserves vis-à-vis des "dérives" qui ont découlé de la Réforme liturgique post-conciliaire.
[2] Le nouveau secrétaire de la congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, l'évêque srilankais Albert Malcom Ranjith annonçait dès juillet que le pape va "prendre des mesures" car la liturgie de l'Eglise catholique serait trop souvent "un signe de scandale". Selon lui, les réformes de la liturgie introduites après le concile Vatican II il y a 40 ans, "n'ont pas porté les fruits espérés". "Le pape va donc prendre des mesures pour nous indiquer avec quel sérieux nous devons célébrer.
[3]  Situation semblable avec Mgr Lazo, évêque émérite de La Union (Philippines), parfaitement intégré à l'Eglise, décédé en 2001 et rallié à Ecône une fois "retraité". Un évêque résidentiel thaïlandais  qui l'a connu vient de déclarer suivre le même chemin !
[4]  Avec l’accord de l’auteur, cet article a été mis à jour après l’assemblée annuelle des évêques de France. (Note de la rédaction)




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