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La sexualité ferment de rencontre vivifiante

Pierre de Locht
Publié dans HLM n°67 (4/1997)

 

La personne humaine élabore sa cohérence profonde au cœur du vivre avec autrui. Plus essentiellement encore que sa fonction procréatrice, la sexualité constitue pour chacun, quel que soit son état de vie, un facteur décisif d'identité personnelle dans la dynamique des relations aux autres. Sexualité à prendre dans son sens le plus large car, bien au-delà de son aspect génital, elle concerne la personne toute entière dans sa morphologie, son affectivité, son mode de penser, son être ... Centrée sur la rencontre, sous ses multiples modalités, elle permet à chacun de forger sa personnalité.

Combien cruciale dans la vie personnelle et sociale, la sexualité est aujourd'hui marquée de. tendances les plus contradictoires, allant d'un rigorisme étroit et apeuré à un laxisme débridé, jusqu' aux pratiques incestueuses et criminelles, dont on découvre chaque jour davantage les développements effrayants. Divers éléments peuvent expliquer la situation présente, avec ses mises en question fondamentales. Je voudrais m' arrêter à certaines d'entre elles: en particulier à la prise de conscience en partie nouvelle du sens de la sexualité, et au passage combien difficile de critères institués à la saine autonomie morale.

 

La sexualité méconnue en tant que ferment relationnel

Qu'en est-il ailleurs, je ne le sais pas suffisamment, mais dans l'enseignement "moral" de l'Eglise catholique, qui a très largement marqué, bien au-delà de ses membres, notre culture occidentale, il n'y a guère eu de véritable recherche de la valeur intrinsèque de la sexualité humaine. de son importance primordiale pour la vérité et la qualité de toutes les relations entre les humains, dès lors aussi pour ce qui fonde les sociétés.

Envisagée avant tout dans sa capacité reproductrice, la sexualité n'a pas été valorisée en elle-même, dans ses valeurs d'altérité, de force unifiante des diverses composantes - biologiques, affectives, psychiques, spirituelles - de la personne, de son dynamisme vital. Cela peut se comprendre, vu le désir et la nécessité, si impérieuse jusque récemment, de survie de l'espèce. On n'en a guère cherché le sens, les significations vitales, les forces relationnelles combien exigeantes. Les traités classiques de morale ne disent pratiquement rien du respect mutuel, de la signification du face à face d'égal à égal, de l'amour... dans toutes les relations intersubjectives. Ils se contentent de préciser que la relation sexuelle n'est légitime et valable que dans le cadre d'un mariage institué, lorsqu'on ne contrecarre en rien sa possibilité fécondante. Elle n'est donc nullement envisagée en elle-même, toute entière ramenée à ce qu'on a, jusqu'il y a peu, c'est-à-dire jusqu'au concile de Vatican II (1962-1965), considéré comme sa fin première, et en définitive sa seule raison d'être importante : la mise au monde et l'éducation des enfants. Elle n'existe que pour la reproduction, le reste étant seulement reconnu, toléré, mais nullement valorisé dans ce qui lui est pourtant plus spécifique encore que sa capacité fécondante : à savoir d'être impliquée dans toute relation humaine, au centre de ce qui fait la personne comme être en relation.

 

Se réaliser au cœur de relations valables

La différenciation sexuelle, si prenante soit-elle, ne peut cependant absorber l'attention, au point de voiler que c'est en définitive à l'égard de la personne, et pas seulement de sa spécificité sexuelle, que porte l'attention ultime. Au-delà de la diversité des sexes, c'est au niveau de l'identité toujours unique de chaque personne que se place en définitive la rencontre dans la différence.

Ceci nous interdit dès lors de prétendre que l'homosexuel refuse la différence. Il la construit, plus difficilement certes, dans ce vis-à-vis de personne à personne. La spécificité sexuée n'est qu'une étape d'accès à la différence foncière qui tient à chaque personne humaine, toujours unique. Il ne s'agit pas, en dernière analyse, de la rencontre de la masculinité et de la féminité, mais de telle personne avec telle autre.

Cependant, on ne peut entrer en dialogue et établir une relation en vérité avec autrui que dans la mesure où l'on dépasse la tendance à donner aux différences une qualification de mieux ou de moins bien. Tant qu'on en reste à cette appréciation, plus ou moins consciente, de valeurs inégales, on ne peut accueillir sans réticence l'autre et établir avec lui un dialogue véritablement ouvert, vivifiant, créateur. La sexualité est foncièrement marquée par la recherche d'un face à face tendant à l'égalité de valeur au cœur de la différence.

 

Une sexualité fonctionnelle

Le rigorisme et les blocages particulièrement tenaces dans l'Eglise catholique à propos de la sexualité tiennent avant tout, semble-t-il, à sa difficulté de reconnaître la signification fondamentale de la sexualité et son rôle capital pour la personne humaine comme être de relation. Toute son attention s'est concentrée sur sa fonction reproductrice.

En raison de ce critère prioritaire et quasi unique, les autres n'étant que concessions à la faiblesse humaine, se sont élaborées des normes précises et strictes: tout est interdit, sauf ce qui se passe entre époux, dans le cadre d'un

mariage légitimement contracté, et à la condition que rien ne vienne entraver la possibilité procréatrice de la relation conjugale. Deux seules exigences: le mariage dûment institué, considéré comme seul cadre approprié et valable pour mettre au monde et éduquer les enfants, et l'absence de toute atteinte volontaire à la capacité biologique de procréation, dans laquelle on voyait l'expression claire du vouloir de Dieu. Parallèlement à ces exigences précises, combien survalorisées, un silence pratiquement total sur toute exigence ou valeur de la relation: le respect de l'autre, la tendresse, l'amour...

La morale sexuelle est entièrement conditionnée par ces deux seuls critères : ce qui était faute grave la veille du mariage devenait vertueux et saint dès le soir du mariage, la contraception est gravement condamnable, l'exercice actif de la sexualité est totalement interdit aux homosexuels puisqu'ils ne peuvent procréer, obligation est faite aux divorcés remariés de vivre "comme frère et sœur" etc. Que de culpabilité, de torture intérieure, de désintérêt et ruptures conjugales, de rejet de l'Eglise et de la foi ont connu de nombreuses générations, pourtant soucieuses de bien faire, cherchant à être dociles aux normes de l'Eglise, considérées comme expression de la volonté divine! L'ouvrage récent publié par Martine Sevegrand, sous le titre L'amour en toutes lettres. Questions à l'abbé Viollet sur la sexualité (1924-1943), publié chez Albin Michel, offre un tableau hallucinant de cette oppression cléricale sur les consciences. Description qui rejoint ce que moi-même, engagé depuis cinquante ans dans le ministère auprès des couples, ai rencontré à de multiples reprises, tout d'abord dans la correspondance des lecteurs de la revue Les Feuilles Familiales, puis dans les consultations conjugales, groupes de foyers, réunions de préparation au mariage ...

Heureusement - et je le dis en pesant mes mots - le bon sens de nombreux conjoints les a amenés à prendre progressivement leur distance, souvent à travers un difficile cheminement, par rapport à ces normes ecclésiastiques.

 

Le difficile passage de la légitimité instituée à une éthique de la responsabilité

Pendant longtemps, la justification de ce qui est bien ou mal restait assez extérieure à la personne, se déterminant par l'approbation ou le désaveu de l'autorité. Les verdicts institutionnels ne suffisent plus aujourd'hui, dans un monde où chacun, de manière certes encore très boiteuse, revendique la responsabilité personnelle de ses actes. Notre époque fait peu à peu et combien difficilement, l'apprentissage de la moralité, au-delà de ce qui est permis ou non par les normes instituées. La vie affective et sexuelle est probablement un de ces lieux où le besoin d'autonomie, c'est-à-dire de détermination personnelle de son mode de vie, est le plus vif. Et pourtant, à cette aspiration légitime, nous sommes peu préparés. D'où un grave vide moral qu'il importe de combler, non en revenant aux impératifs avant tout institutionnels de jadis, mais à travers un approfondissement du sens et du goût des valeurs.

Cette morale dominée par des impératifs institutionnels appelait à la soumission à des normes établies d'autorité, plus qu'à la recherche de compréhension des valeurs en cause. Le commun des mortels était considéré comme inapte à décider de ses actes de manière personnellement responsable, seules les autorités étant habilitées à discerner ce qui est valable ou ne l'est pas. On ne se demandait pas tellement pourquoi il était permis ou non de poser tel acte; il suffisait de savoir qu'on était dans l'ordre. La conscience n'était guère appelée à s'interroger sur la signification de son agir; on avait la sécurité de savoir qu'on agissait bien, puisqu'on se pliait à ce qui était prescrit. Morale à dominante normative, qui en arrivait à préciser jusque dans les derniers détails ce que chacun doit faire. D'où l'efflorescence d'une casuistique de plus en plus précise, au moins dans certains domaines, et plus particulièrement en ce qui concerne la sexualité. Seul le cadre légal déterminait la qualité morale d'un acte. Solution de sécurité, très extérieure, qui dispensait de s'interroger personnellement sur le sens, la signification, les répercussions sur autrui des actes que l'on posait. Elle se voulait particulièrement rassurante dans cette sphère en soi mystérieuse de la sexualité, de la relation interpersonnelle, dispensant d'une attention plus personnelle à l'autre, à ses différences de sensibilité, de besoins, de perceptions, de désir ...

Cette mise en tutelle ou ce non-éveil de la conscience et de la responsabilité personnalisée devait nécessairement être mise en question tôt ou tard, dans la mesure où les êtres acquièrent, heureusement, une capacité d'appréciation et d'évaluation personnelles; en d'autres mots, dans la mesure où, dépassant la simple soumission aux règles établies, ils s'ouvrent à l'ordre moral.

 

Effets déstabilisants de la contraception

Ne tenant guère compte du déploiement des personnes qui s'éveillent à la liberté responsable et ne peuvent plus se contenter de ce dirigisme moral, les autorités, enfermées elles-mêmes dans un rôle plus dirigiste qu'éthique, en sont restées indûment à ce rôle normatif. Une telle paresse éthique des autorités "morales", plus enclines à décider pour autrui qu'à éveiller le sens moral, est prise de court dans un univers où l'autorité des institutions de tous ordres est largement mise en brèche.

La découverte des moyens anticonceptionnels, en rompant le lien biologiquement contraignant entre sexualité et fécondité, a joué un rôle décisif dans cet affrontement au discernement personnel. Aujourd'hui, on peut, il faut envisager la sexualité dans son autonomie. Elle n'est plus seulement un élément indispensable de reproduction. La reproduction n'en reste pas moins une de ses dimensions capitales, mais dorénavant non par nécessité biologique, mais par choix personnel dans un ensemble de significations qui englobent la fécondité et la dépassent très largement.

Dans ce contexte, la découverte de la maîtrise possible de la contraception a ouvert brusquement un champ important de l'agir humain, jusqu'ici dominé par le "risque d'une grossesse", à un moment où les consciences n'étaient guère préparées à une morale de responsabilité. Est-on d'ailleurs jamais préparé à ce qui survient, et n'est-ce pas la plupart du temps, voire toujours sur le tas, dans le concret du quotidien, que l'on fait l'apprentissage tâtonnant de ce qui est valable? La liberté s'ouvre à une recherche de sens, à une réflexion sur la signification et la portée de son agir.

Toute entière centrée sur la procréation, c'est la génitalité quelque peu isolée de l'ensemble de la personne humaine et de sa signification relationnelle qui était dominante. Dans un contexte qui n'avait guère valorisé les multiples apports de l'attrait sexué, misant toutes les forces morales sur la procréation, la maîtrise possible de celle-ci par les moyens contraceptifs vient ébranler complètement l'édifice moral. Cela nous conduit à la situation, assez dominante actuellement, d'une sexualité qui n'est plus marquée prioritairement par les valeurs liées à la fécondité, tout en n'ayant guère encore découvert les valeurs spécifiquement humanisantes de la rencontre faite d'accueil et de don, impliquant la personne sous tous ses aspects.

 

Un grave vide éthique

Le vide éthique dans lequel notre génération se trouve est dû à l'absence de passage, pourtant combien indispensable, d'une morale normative, dominée par une réglementation légaliste des comportements, à une morale centrée sur la recherche du sens et des valeurs. En cause, la lenteur de tant d'autorités morales à accepter de perdre leur pouvoir de réglementer les comportements et à situer autrement leur tâche d'éveil du sens des valeurs.

Le maintien d'une certaine dictature sur les consciences se rencontre fréquemment dans le cadre des religions, tentées d'absolutiser les règles de conduite élaborées dans le passé. Toutes les foudres du ciel sont invoquées au service de cet immobilisme. Les autorités religieuses se rendent-elles compte que le maintien d'un tel pouvoir n'a guère prise que sur des populations fanatisées, ou maintenues dans un carcan, ou sur des êtres qui, insécurisés devant leur propre responsabilité éthique, préfèrent agir sur ordre plutôt que d'engager leur responsabilité d'appréciation et de décision? Certes, la liberté éthique est un risque. On l'évitera de moins en moins. Elle appelle une authentique éducation aux valeurs, et non un retour illusoire au dirigisme moral.

Dirigisme moral : quelle contradiction! Le propre de la morale étant de faire accéder au monde spécifiquement humain de la liberté responsable et solidaire. Et si celle-ci se réduit parfois à du laisser-aller, le maintien d'une morale autoritaire en porte une lourde part de responsabilité. S'agit-il de laisser-aller moral dans tant de situations complexes où l'on cherche à tâtons des solutions possibles et viables?

La sexualité n'est pas un jeu facile. Elle est exigeante, tonifiante. Elle appelle le respect mutuel, l'attention à l'autre dans sa différence, l'ouverture aux grandes valeurs et significations qui font la noblesse et la dignité humaines. Elle requiert "un cœur perpétuellement tenu à jour".

Le 24 janvier 1997

 

Pierre de Locht


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