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Pour que le rêve interculturel devienne réalité

S’enrichir des différences : tout un apprentissage !

Sylvie Kempgens
Publié dans CEM n°75 (6/2007)

Quand la rencontre est choc et se passe mal, quand malgré la bonne volonté, en dépit de convictions que l’on veut solides et d’engagements à leur mesure, les difficultés de la cohabitation avec l’autre empoisonnent l’existence, le doute s’installe.

Les Communautés de base avaient décidé pour leur rencontre annuelle de prendre cette problématique à bras le corps et de travailler au moyen d’une méthode éprouvée, avec un professionnel de l’animation.

Il s’agissait pour nous, et il s’agit pour la société toute entière en fait, d’aller au-delà du multiculturel, qui n’est que le constat de la cohabitation de cultures différentes sur un même territoire. S’aventurer sur le terrain de l’interculturel, c’est faire une démarche de rencontre, et ouvrir grand les portes à la vie !

Une femme musulmane qui ici ne quitte pas son voile, alors qu’elle l’ôte lorsqu’elle est en vacances dans son pays d’origine. Des Africains systématiquement en retard, et qui ne pensent pas à téléphoner pour s’excuser. Les conflits de voisinage parce qu’un adulte a réprimandé un gamin qui n’est pas son rejeton. Le mari d’origine maghrébine qui empêche sa jeune épouse d’exercer sa profession, et même de se mêler aux activités d’alphabétisation. Toutes ces situations désarçonnent, choquent, exaspèrent, suscitent l’incompréhension voire la désapprobation. C’est la crispation. On n’avance plus.

Pour dédramatiser, et dépasser ces difficultés, plusieurs moyens ont été mis en œuvre avec les participants au week-end de ressourcement. Moment de détente d’abord, avec un film visionné ensemble : « My Big Fat Greek Wedding », où sur le ton de la comédie, on assiste au choc culturel entre un couple d’intellectuels américains assez coincés et une immense famille d’origine grecque, bruyante, exubérante, dont les membres ne conçoivent la vie qu’en groupe, et le destin de leurs filles qu’au bras d’un garçon d’origine grecque, et à la tête elles-mêmes d’une famille nombreuse - bien implantée dans la tradition grecque, cela va sans dire ! La rencontre est cocasse, et le film se termine bien : un terrain d’entente (que notre intervenant appellera « zone de négociation ») a été trouvé, autour du bonheur des jeunes gens, qui ont décidé de se lancer dans l’aventure du mariage mixte.

Ensuite, et ce n’est pas le moins intéressant, détour par nous-mêmes, retour sur moi-même : qui suis-je ? comment est-ce que je me définis, là et maintenant ? Belge, fonctionnaire, femme, chrétienne, bruxelloise, d’origine liégeoise, implantée dans ma commune, héritière des valeurs de ma famille, concernée par les défis de mon milieu de travail. Chacune de ces identités signifie, à l’arrière-plan, des valeurs, des choix, des caractéristiques qui me sont propres, auxquelles je tiens, qui font que je suis moi. Il est éclairant aussi de relever que je ne me définis pas pareille suivant l’endroit où je me trouve, les personnes qui me font face : mon identité est plurielle.

Pas suivant dans la démarche, qui pourrait sembler un détour de plus, davantage théorique celui-ci : la culture, qu’est-ce que c’est ? Un héritage, des valeurs que je transmets à mon tour ; chacun a sa propre culture, je peux tenter d’approcher celle de l’autre, apprendre sa langue (elle ne deviendra pour autant jamais ma langue maternelle), apprécier sa cuisine ou participer à ses fêtes, enrichir ma culture de l’apport des autres, même me faire imposer une culture dominante, je ne perdrai toutefois jamais complètement ce dont j’ai hérité, je ne troquerai jamais mon identité pour celle d’un(e) autre.

Hé bien, c’est évidemment pareil pour mes voisins, mes concitoyens, toutes les personnes que je croise dans la rue, au travail, dans l’associatif.

Nous voici donc prêts à faire un pas vers l’autre. Après avoir pris le temps de « déballer » des épisodes difficiles, des chocs culturels auxquels nous restons affrontés, il va s’agir de les analyser. Avec l’aide du groupe, de façon très systématique, nous identifions :

- les acteurs en présence dans la confrontation (il se peut qu’on doive aller jusqu’à citer un niveau plus institutionnel, qui pèse de tout son poids sur la situation) ;

- le contexte dans lequel le choc culturel se produit : économique, historique, psychologique, aucune dimension n’est à négliger pour prendre la mesure de la complexité de la situation, et dépasser notre bout de lorgnette, forcément subjectif, peut-être à vif, en tout cas trop plongé dans l’émotionnel pour parvenir à nous mettre à la place de l’autre.

Car tout est là : il est question d’empathie dans cette aventure. L’étape suivante va consister à identifier les valeurs en présence, les miennes et celles de cet autre que j’ai tant de mal à accepter. Une fois consciente des mécanismes qui me font réagir, une fois compris d’où me vient ma crispation ou pourquoi je prends mal telle attitude (sur la question de la place de la femme, la valeur occidentale majeure, c’est le respect de la liberté et de la décision individuelles), une fois entrevu surtout que l’autre aussi a des priorités, des valeurs, des essentiels, une identité, qu’il sent peut-être menacée par la précarité ou un environnement qui lui semble hostile (dans les cultures africaines, l’attachement à l’appui communautaire, au groupe familial voire ethnique, au respect des traditions, qui sont le ciment de l’unité, influencent fortement la place de la femme), le terrain est prêt pour aller plus loin dans la rencontre, via la négociation - seul bémol au travail effectué lors du week-end : « l’autre » n’est pas présent, nous sommes entre nous, membres des communautés de base (ce qui n’empêche pas les différences de sensibilité, d’humour, d’orientation, de formation, d’engagements, … Tout un espace de rencontres à approfondir).

Et, divine surprise, cette entreprise amène à relativiser chez moi certaines exigences, pour me recentrer sur le véritable essentiel : le sens de la dignité de chacun, une réelle considération et du respect pour l’autre dans son histoire. On découvre aussi des complémentarités entre les différents systèmes de valeurs, des ponts possibles pour dépasser ce qui nous sépare, un vrai socle sur lequel bâtir ensemble.

La réflexion s’est terminée par une liste de bonnes pistes pour avancer dans le sens d’un meilleur vivre-ensemble : j’ai retenu très simplement le fait de se saluer, de sourire (pour évacuer les craintes), et puis d’organiser des choses, faire ensemble (pour dépasser les points de confrontation théorique), enfin la suggestion de favoriser et de multiplier des lieux, des « tiers-espaces » ouverts (et des personnes) qui suscitent et rendent possibles la rencontre interculturelle et le vivre-ensemble.

Alors, en conclusion, nous l’avons expérimenté : la rencontre enrichit, la rencontre m’enrichit. Et on est au-delà des mots, de la formule vite dite. Le week-end se clôture par la lecture d’évangile où l’on voit Jésus approfondir ses convictions en ayant quitté Israël : il est en terre étrangère, à Tyr, mais certain toujours de la supériorité de son peuple ; c’est là, dans la confrontation avec une femme (!), la Syro-phénicienne, et après l’avoir comparée aux chiens sous la table (pas exempt de préjugés racistes, notre Jésus !) qu’il s’ouvre à l’humanité toute entière.

Et, tout comme dans un couple, dans une famille ou entre générations, je suis plus moi, je suis mieux moi quand je fais la démarche de rencontrer, de reconnaître et d’accepter pleinement l’autre dans ses différences.

Sylvie Kempgens (Communautés de base)


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