Des rêves à la réalité
L’assemblée de HLM le 22 avril 2007
Jean-Marie Culot
Publié dans HLM n°108 (6/2007)
La délicieuse Anne-Lucie et son cascadeur de frangin déboulaient dans la salle et repartaient rieurs sous l'œil inquiet de Danièle ; l'assemblée, concentrée, suivait l'exposé de l'heureux père malgré le soleil insolent qui faisait chanter les fleurs du Bois des Rêves. Angelo poursuivait. Au scalpel. Il nous faisait part des points saillants de son enquête sur l'histoire de la crise des ministères. L'angle choisi était celui de l'observateur ; comme on peut le faire pour toute firme ou institution, observons la stratégie adoptée et les résultats obtenus, en l'occurrence ceux de l'Église depuis Vatican II. Pour les assistants, les souvenirs allaient resurgir, mais il leur était proposé de reprendre la question en renouvelant la perspective. L'énumération des caractéristiques du débat ecclésiologique, en élégante formulation universitaire, se déroulera posément, avant que tombe, inquiétant, un pénible diagnostic.
Le débat des ministères est emblématique ; il l'est de ce que l'adaptation de l'Église à la modernité est inachevée. Vatican II eut pour objectif de repenser la présence de l'Église au monde, de revaloriser la collégialité de l'épiscopat, mais laissa inentamée la question du presbytérat. Dès qu'il se fut agi de mettre en chantier les réformes, notamment dans les années 90, cette question devint problématique ; mais plutôt que de susciter une recherche théologique féconde sur la question, l'Église répéta, sur la signification et les formes du ministère, des formulations antérieures, de type sacral, imperméables à la modernité.
C’est un débat riche en propositions mais pauvre en résultats. Angelo connaît bien le courant réformiste qui anima l'Église de Milan sous le regard du cardinal Martini. Pendant vingt années, les ’70 et ’80, il s’est agi de poursuivre ce que le concile avait entamé, et de le faire résolument selon la méthode même du concile, en restaurant l'autorité de l'Écriture sur la Tradition, en interrogeant la tradition primitive au-delà de la tradition tridentine. Et en y réapprenant qu'il n'y a vitalité que dans la diversité. Il advint que les options retenues furent autres, celles de la primauté de la tradition tridentine et de la centralisation, d'une restauration asséchant la fécondité de la rénovation.
Le rôle de l'autorité est capital dans toute institution, surtout lorsque celle-ci doit s'imposer des évolutions, car l'inertie soutient une nécessaire stabilité. Jean XXIII manifesta un leadership, éclairant à l'usage, après avoir pris le risque du renouvellement. Paul VI ne réussit pas à gérer le processus. Jean-Paul II considéra que le leadership devait s'exercer en imposant aux autres niveaux d'autorité sa formulation de la foi et de la morale, ses options de discipline. L'entreprise fut menée avec une telle vigueur que le personnel de l'Église désormais en poste est largement acquis au schéma du 'salut par l'ordre', et qu'est désormais canonisée une forme de leadership ecclésiastique allergique au débat.
Le débat sur les ministères est perturbé. La recherche théologique sur la question est devenue anémique et aucune figure de penseur ne se dégage dans le paysage théologique. Les abandons de la vie presbytérale sont catalogués comme des errements individuels et ne sont pas considérés comme phénomène significatif. Les pratiques innovantes de certains prêtres ne sont pas valorisées comme incitations à rencontrer la réalité contemporaine, ni même soumises à négociations. Le vécu des prêtres, dans leur quotidien matériel et psychologique, n'est pas considéré comme matière à enquête ; son expression n'est admise qu'en confidences, et sans qu'elle puisse déboucher sur des remises en question du statut. Sont amenés en poste des prêtres, étrangers ou soutenus par des lobbies traditionalistes, ayant à manifester que la fonction ne peut faire problème, qu'un débat ne serait que concession aux incertitudes idéologiques contemporaines.
Dans toute firme ou institution, on juge des options sur les résultats. Le courant traditionaliste a eu trente ans pour mettre en œuvre sa stratégie et en place des cadres acquis à ses options. Le bilan est sévère : l'Église européenne occidentale s'étiole, voit ses fidèles la quitter, son cadre disparaître et sa crédibilité mise en doute. Les églises africaines et sud-américaines connaissent des évolutions lourdes d'ambiguïtés. Que conclure, lorsqu'on observe qu'une stratégie ne fonctionne pas et que les responsables n'en veulent pas changer ? Sinon à une sclérose mortifère. Comment échapper au pessimisme !
Au petit Francesco et à sa pétillante frangine, aux gens de bonne volonté attablés autour de l'exposé documenté d'Angelo, aux jeunes parents dont les enfants s'égosillaient dans le parc, aux universitaires de la ville voisine, aux gens d'aujourd'hui, que peut offrir l'Église catholique romaine si elle est bien celle que l'on venait de reconnaître dans sa trajectoire de 50 ans ? Une Église qui venait de proclamer la Lumière, mais qui confine ses ministères sous le boisseau et étouffe sous la chape ses chances de débat.
Concernant l'exposé, le tour de table final ne recueillit que des agréments, celui surtout d'une heureuse occasion de réflexion renouvelée. D'autres sentiments animaient aussi les participants, en plus du plaisir simple des agréables retrouvailles : "Gardons l'esprit critique" ; "L'Église est d'une étonnante violence vis-à-vis de ceux qu'elle condamne" ; "Je ne suis plus dans l'Église, l'indifférence est aussi une libération" ; "HLM doit poursuivre pour quelques-uns qui en auraient encore besoin" ; "Des communautés finiront par imposer de nouvelles voies" ; "Quand allez-vous enfin reconnaître que ça ne va pas ?" ; "On ne s'attendait pas à ce que la question des ministères reste toujours autant d'actualité" ; " Il y a d'autres Églises accueillantes, elles, à des ministres mariés qui souhaitent poursuivre leur apostolat" ; "Faut pas qu'on rate la chouette promenade d'automne !"
Jean-Marie Culot (Hors-les-murs)

