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Les béatitudes post-chrétiennes ?

José Reding
Publié dans SONALUX n°62 (9/2007)

Un peu partout dans le monde, comme chez nous, des courants religieux remettent en cause au nom de leur foi les Droits de l'homme et la démocratie, qui conduisent selon eux à des comportements contraires à la morale ... Au départ de la manière dont un responsable religieux russe voit les chrétiens occidentaux «ouverts », José Reding propose d'ouvrir le débat. N'hésitez pas à nous transmettre vos commentaires et réflexions sur le sujet.


Depuis des années j'essaie avec bien d'autres, dans le cadre de la mouvance catholique ouverte par le concile Vatican II, de chercher le goût de l'évangile dans et pour la culture moderne. Création de pas d'écarts significatifs de l'évangile par apport aux évidences qui nous mènent par le bout du nez dans notre culture ... mais à partir d'un amour fondamental de notre culture dans ce qu'elle a de spécifique.

Comme vous le lirez par ailleurs, je m'inscris dans la ligne de recherche de Jacques Vallery, dont nous célébrerons le 10 novembre l'anniversaire du décès. Il était sensible à ce qu'apportait la modernité à la lecture de l'évangile et à ce qu'apportait la lecture de l'évangile à la modernité. Comme Bonhoeffr (théologien résistant à Hitler), il invitait à croire en un Dieu « délié du besoin qu'on croie en lui », au Dieu de Jésus mort crucifié et ressuscité.

De magnifiques résonances sortent de sa plume, qui associent la solidarité « humaniste» et une expression de la foi chrétienne. Une foi chrétienne qui se réjouirait de l'autonomisation croissante de l'action et de l'intelligence humaine proposée par la modernité et qui refuserait, cependant, une fermeture autiste de cette culture sur elle-même, liée très souvent à l'élargissement de l'injuste domination des uns sur les autres.

Dans la modernité, la dynamique des « droits de l'homme » a pris son essor depuis plus de 2 siècles. Elle est. depuis la Déclaration Universelle de 1948, le support largement accepté de l'élan démocratique dont beaucoup de peuples se réclament. Elle est à la base de beaucoup de mouvements de recherche de justice comme Amnesty International et bien d'autres. L'Eglise catholique a reconnu, à la fin des années 80, la Déclaration universelle des droits de l'homme.

Il est toujours intéressant de se demander comment les «autres» ressentent « l'utilisation des droits de l'homme» par les peuples occidentaux. Par les « autres », j'entends, dans cet article, nombre de peuples du sud et de l'est.

Sonalux se propose de se faire l'écho d'une controverse qui commence à se faire à ce propos à partir des peuples d'Europe de l'Est.

Aujourd'hui une petite information sur ce qui se passe notamment en Russie.

En connivence avec le pouvoir nationaliste russe, l'Eglise orthodoxe russe se propose de réviser les « droits de l'homme» tels qu'ils sont véhiculés dans le monde « laïque occidental ». Le soupçon est explicite : le concept des droits de l'homme venu de l'Occident véhicule des «insultes et des mensonges contraires aux valeurs nationales et religieuses ». Selon le métropolite Kirill, les droits de l'homme sont liés à une «propagande de l'individualisme qui conduit tout droit à la régression démographique et au comportement asocial et amoral »[1] .

Certains d'entre nous ne peuvent pas manquer de souligner combien ces thèmes sont proches des thèmes soutenus par certains responsables d'églises de nos régions, qui pourfendent souvent les valeurs de la modernité fondées sur la raison à pertinence universaliste.

C'est un énorme débat qui s'engage ici.

Nous prenons le risque d'entrer dans ce débat en vous proposant de lire aujourd'hui un texte étonnant qui nous parvient de ces courants de pensée. Il est intitulé « Béatitudes post-chrétiennes ». Il est censé être le reflet de ce que disent les chrétiens ouverts de l'occident lorsqu'ils travaillent dans une logique d'Etat fondé sur la séparation Eglise-Etat, dans une logique d'Etat pluraliste et laïque.

De tels chrétiens sont soupçonnés d'imposer une tolérance et un respect du pluralisme qui conduit à « censurer les convictions chrétiennes ». Ils sont soupçonnés de «dissoudre les sentiments moraux» en conduisant les humains à l'individualisme, l'hédonisme, l'euthanasie, l'avortement, au mariage homosexuel, voire au blasphème.

De nouveau, que de connivences avec les soupçons qui pèsent sur certaines propositions de sens ouvertes de bien des chrétiens de chez nous à partir des courants intégristes chrétiens (catholiques, protestants ou islamiques).

D'autre part, reconnaissons-le, l'image qui nous est renvoyée de nous­-mêmes ne nous invite-t-elle pas à creuser encore et encore notre identité chrétienne dans la société actuelle?

Il y a, à mon sens, une voie qui se propose et qui n'est ni la tolérance molle – tolérance qui conduit à la dissolution des valeurs morales et qui ne peut résister à l'intolérable – ni une crispation identitaire intolérante revendiquant d'être seule vérité pour la société civile et pour la société religieuse indissolublement unies.

Sonalux a-t-il les moyens d'entrer dans ce débat? Non sans doute ... il est une petite voix qui attire l'attention sur l'attaque frontale contre les liens qui existent entre les droits de l'homme, la démocratie et une foi authentique et ouverte.

La démocratie – liée à la logique des droits universels de l'homme – est-elle, comme je le pense, un héritage lié aux droits de l'homme qu'il est dangereux de mettre radicalement en péril ? Et – ce qui est mon option – est-elle compatible avec l'héritage et de la raison et de la foi chrétienne?

Ou bien est-elle vraiment une dérive dangereuse et pour la foi et pour la société comme le pensent bien des traditionalistes crispés d'aujourd'hui qui lient indissolublement sens, patrie et tradition religieuse?

Enfin, et peut-être surtout, cette problématique ne nous contraint-elle pas à nous reposer la question de la justice aujourd'hui? Ne devons-nous pas encore et encore nous poser, devant les peuples qui ne sont pas « occidentaux », la question de notre utilisation parfois voire souvent injuste des droits de l'homme pour dominer les autres?

Il s'agit surtout d'entendre la justesse d'une revendication de justice solidaire à l'heure de la mondialisation! La question qui est posée est la suivante : celle-ci doit-elle être religieuse, communautariste, voire nationaliste comme le pensent certains « religieux» ?

Le texte des béatitudes «post-chrétiennes» qui suit donne un écho de cette attaque frontale qui nous vient des pouvoirs nationalistes et religieux de Russie. Ce texte ressemble à la pensée réactionnaire de certains de nos responsables ecclésiaux.

Nous vous proposons après un texte de Christiane Singer qui stimule la réflexion dans un autre sens. Ce texte en appelle à une ouverture au religieux qui ne se place pas comme référence fondatrice unique et imposable à tous les citoyens sous une forme ou sous une autre.

Pour terminer, me revient en mémoire ce beau texte de Bauchau :

Ne pas
Ne pas croire
Qu’on est au centre

Ne pas
Ne pas croire
Qu’on n’y est pas.[2]

Et voilà, bien sûr, les Béatitudes post-chrétiennes[3] selon la caricature d'un responsable de l'Eglise russe, caricature qui en dit long sur sa manière de considérer les chrétiens occidentaux « ouverts» :

« Bienheureux les pauvres, car ils peuvent critiquer les riches.
Bienheureux les tolérants, car ils hériteront la terre.
Bienheureux les affamés et assoiffés de justice sociale, car il n'en seront jamais rassasiés.
Bienheureux les pacifistes, car ils sont protégés par l'armée.
Bienheureux les bavards amateurs de vérité, car au tribunal ils auront toujours le dernier mot.
Bienheureux les combattants pour la liberté, car ils ont toujours raison.
Bienheureux ceux qui luttent contre l'obscurantisme du passé, car ils ne se préoccupent pas de ce que l'on dira d'eux dans l'avenir.
Bienheureux les persécutés, quelles qu'en soient les raisons, car le royaume des mass-médias est à eux.
Bienheureux ceux qui se posent en victimes, car cela apporte toujours la victoire.
Réjouissez vous et soyez dans l'allégresse, car la récompense vous est garantie ici-bas. »

Une autre vision

Le christianisme est en moi comme un vide incendiaire que je n'ai pas voulu remplir. A jamais neuf Et qui s'invente de neuf chaque jour.

Et néanmoins continuent de vivre en moi toutes ces religions que j'ai tant aimé honorer, et qui me l'ont si généreusement rendu. Autant de chemins de compassion pour donner forme, rite et matière à l'Invisible qui nous fonde.

Ainsi, la double spirale des Veda, profusion et rigueur cosmique de l'hindouisme. Les mondes jubilent.

Ainsi, le bouddhisme qui m'apprit à décrypter le fonctionnement de mon esprit, et tous les filtres de la conscience. L'extrême rigueur rejoint la plus vertigineuse des bienveillances.

Ainsi, le judaïsme qui m'apprit« l'autre ». Le fin du fin de la tendresse humaine. Quand casse la dure cosse de la dure loi, l'amour exulte et déborde. Et dans chaque regard c'est Toi qui me rencontres. Toi l'Innommé !

L’islam mystique et humaniste qui m'a comblée de sa splendeur lyrique, de son ivresse de beauté et de dignité.

Et jusqu'au fond des temps, il y a eu le dialogue passionnel et ininterrompu des chamanismes entre le visible et l'invisible, le monde révélé et les arcanes, la nature dont nous sommes part et son Créateur. J'en viens à m'interroger si la science contemporaine, lorsque sa hargne contre le sacré cesse, n'est pas aussi un possible de cet éblouissant héritage du chamanisme.[4]/

La question abordée dans cet article est complexe et occupe l'actualité de nombreuses régions du globe. Elle fait débat dans plusieurs grands courants religieux.

Vous souhaitez réagir à cet article, faire part de vos réflexions et commentaires sur la question du lien entre droits de l'homme, démocratie et foi chrétienne ...
Faites-nous parvenir votre texte. Nous y ferons écho dans le prochain numéro.
Vos envois sont à adresser à Sonalux, route d'Insepré, 78 à 5020 Malonne
ou par mail à jose.gerard@skynet.be

José Reding

Notes :

[1] L'Eglise Orthodoxe Russe (EOR) a tenu dernièrement un congrès avec des confessions chrétiennes des pays de la Baltique sur ce thème.

[2] BAUCHAU Henri, Nous ne sommes pas séparés, Actes Sud, 2006, p. 70.

[3] qui relèvent de la plume du prêtre Vsevolod Chaplin. vice-président du Département des Relations Extérieures de l’Eglise Russe et qui ont été dites oralement lors de l'ouverture de l’Assemblée générale du COE (conseil œcuménique des églises).

[4] Christiane Singer, Derniers fragments d'un long voyage, Albin Michel, pp. 62-63


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