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Église et société : qu’apporte l’État laïque ?

Paul Löwenthal
Publié dans Bulletin PAVÉS n°16 (9/2008)

Vous avez dit ‘Laïcité’ ?

C’est ainsi que Jean-Pol Hecq intitulait son excellente émission ‘Et Dieu dans tout ça ?’ du 22 juin dernier. « Y aurait-il une ‘bonne’ et une ‘mauvaise’ laïcité ? La première serait tolérante, ouverte, neutraliste et parée de toutes les vertus… La seconde serait radicale, prosélyte et antireligieuse ; elle se qualifierait elle-même de ‘laïcité de combat’ et aurait pris spécialement l’islam en grippe. C’est du moins ce qu’affirme un livre qui vient tout juste de paraître, Du bon usage de la laïcité [1], et qui ne met pas en émoi que le petit monde de la laïcité belge francophone. »
Dans la foulée donc de la journée d’étude de Strasbourg dont on a parlé dans l’article précédent, il nous paraîtrait intéressant de poursuivre le débat en Belgique. Les auteurs estiment que ceux qui se réclament du concept de ‘laïcité de combat’, lancé dans la foulée du centenaire de la fameuse loi française de 1905, se trompent. La laïcité ne pourrait pas se résumer à un prosélytisme antireligieux qui viserait surtout l’islam sous couvert de neutralité absolue. Les 13 contributeurs du livre viennent d’horizons très divers mais semblent au moins partager une même volonté de réaffirmer la primauté de la laïcité prise dans son sens politique. Y a-t-il, spécialement en Belgique, un malentendu persistant à propos du concept de laïcité : la ‘laïcité politique’ n’est pas à confondre avec la ‘laïcité philosophique’ ?
Paul Löwenthal[2] est l’un des contributeurs du livre. Il a bien voulu nous confier ce qu’il pensait du fond de la question. Mais le dossier reste ouvert et sera continué dans notre prochain bulletin. (P.C.)

L’Église catholique doit-elle traiter l’humanisme athée en ennemi ? Moralement et politiquement, non, car nos interlocuteurs ne sont pas des hédonistes égoïstes sans foi ni loi, ils sont comme nous enracinés dans un terreau helléno-judéo-chrétien et humaniste. Nous affirmons tous la dignité humaine, même si nous la fondons différemment : la foi en Dieu qui nous créa à sa ressemblance, ou un engagement de dignité humaine.

Bien sûr, l’État laïque contraint à certains égards les religions : pour que nous puissions vivre ensemble avec nos différences, il sépare Églises et État, il fait primer la loi civile sur les règles religieuses pour tout ce qui ne ressortit pas des croyances et du culte, il met des limites à l’expression des convictions dans les espaces officiels et il interdit le prosélytisme. Mais voilà : l’Église catholique pourrait être heureusement influencée par ce qui serait exigée d’elle.

Un besoin d’humanisation

L’Europe, où l’humanisme est né, se déshumanise et se "déspiritualise" dans les dérives d’une sécularisation individualiste vouée au financier, ainsi que dans les peurs nées de l’immigration d’étranges étrangers ou du phantasme terroriste. Des droits de l’homme régressent : nous manquons décidément de tonus moral. Et les États laïques ne peuvent guère y parer, puisque leur neutralité leur interdit (en principe…) de prendre des partis éthiques.

Religions et convictions philosophiques combattent toutes cette dérive, mais leur statut fait difficulté. C’est que le modèle démocratique libéral ne fait guère place aux structures intermédiaires ou non politiques, comme les Églises. Il réduit les citoyens, en tant que sujets politiques, à des individus isolés dans l’isoloir et il les abandonne, pour le surplus, aux normes qu’édictent leurs communautés particulières. Le résultat est que le citoyen agnostique est abandonné à lui-même.

Et si l’État confiait la production et la défense de valeurs à ceux dont c’est la vocation : les religions, les courants philosophiques, des organisations comme la Ligue des droits de l’homme ? Il ne s’agirait pas de leur donner un siège dans des instances politiques, ni donc de leur permettre d’imposer quoi que ce soit, mais on compterait sur eux pour nourrir les discernements personnels et les débats politiques. Il y a là une mission d’intérêt général qui justifie que l’État leur fournisse les moyens légaux et financiers de la remplir. Insistons sur le fait que cette reconnaissance respecte la neutralité laïque : elle vise l’ensemble des convictions – c’est-à-dire le fait qu’on puisse en avoir une – et non chacune d’elles séparément, a fortiori l’une d’elles en particulier.

Des comportements à ajuster

Vivre cela exigera des conversions et des concessions.

L’État laïque devra consentir à ce que le droit prévoie lui-même la possibilité qu’on se refuse à le respecter… Cela semble incongru, mais le fait est que la pluralité croissante des convictions ne pourra manquer de provoquer des conflits de conscience. Et l’État ne pourra se borner au légalisme du brigadier Pandore : « le règlement, c’est le règlement ». Les conflits seront inévitables, ils seront tout aussi légitimes que les convictions où elles prennent racine et ils ne pourront être éludés sans nier en pratique la liberté de religion et de conviction. Voyez l’avortement : des médecins comme le Dr Peers firent naguère objection de conscience en pratiquant un acte qui était illégal ; des médecins catholiques font aujourd’hui objection de conscience à un acte devenu légal – et la loi le leur permet.

La laïcité organisée, de conviction athée, devra accepter que se soumettre à un commandement divin ou au magistère de son Église, ne nie pas la liberté de conscience et peut même en être l’exacte expression. Aujourd’hui, les militants laïques opposent la liberté de conscience personnelle à la soumission à une autorité extérieure. L’adhésion intime, en conscience, à un principe ou à une autorité n’est donc pas considérée par eux comme un acte libre, alors qu’eux-mêmes acceptent, et même imposent, le respect des droits de l’homme, par exemple.

La laïcité organisée, qui professe et représente une pensée athée doit aussi accepter que, quoique mère de la laïcité politique – un mérite historique incontestable – elle n’en est pas propriétaire ou garante. Elle est une pensée à côté des autres dans un État laïque qui est à tous. De toute façon, les religions ne sauraient accepter la tutelle d’une pensée qui se définit expressément comme réfractaire au religieux !

Si les religions peuvent ainsi revendiquer le respect de leur foi et la liberté de conscience de leurs fidèles, elles doivent, elles aussi, revoir certaines de leurs prétentions. Elles doivent se prêter aux compromis qu’appelle inévitablement la cohabitation au sein de sociétés plurielles. Sans « perdre leur âme », bien sûr – mais le risque existe-t-il ?

L’Église catholique

L’Église catholique devra s’exposer – mais c’est une bonne chose, car les concessions requises iront dans le sens du message évangélique et seront souvent bienvenues pour sa propre mission !

Garantie à l’Église par l’État, la liberté de conscience doit être promue par l’Église elle-même : sa doctrine ne renvoie-t-elle pas au « conseil ultime d’une conscience personnelle éclairée » ? Et l’État laïque pourrait-il lui concéder une autorité morale si elle ne respecte pas ce droit humain ? La laïcité veut évidemment que nous respections la liberté de conscience des autres, ainsi que les lois démocratiquement votées. Cela paraît simple, mais ce ne l’est pas toujours. Songeons à l’euthanasie de personnes inconscientes : si nous jugeons que c’est un meurtre, nous devons nous y opposer – même lorsque les personnes en cause ne partagent pas ce jugement.

Face à d’autres enjeux, la rigidité du magistère fait problème. Au risque de témoigner davantage de rigueur que de charité, il fait primer le respect de principes sur les circonstances personnelles. Cela heurte la liberté de conscience qui est centrale à la laïcité, mais tout autant le sens de la foi des fidèles. Si être catholique, c’est se vouloir chrétien et si, par conséquent, nous sommes appelés à suivre Jésus-Christ plutôt que la Loi, les catholiques ont de bonnes raisons de regimber.

Église et société : un beau défi

Le défi est réel pour les « laïques » dans une Belgique où beaucoup d’entre eux lorgnent vers le modèle français et cherchent à exclure les religions, non seulement des prises de décision politiques mais aussi des concertations et délibérations qui y conduisent, ou de missions d’intérêt général comme l’enseignement. Mais tous les laïques ne sont pas des militants anti-religieux et des arrangements raisonnables devraient être possibles.

Le défi est plus sérieux pour l’Église, où les réticences viennent de la hiérarchie – de Rome plus que de Malines. Pour « entrer en laïcité », elle doit se libérer de ses "ismes" : dogmatisme, traditionalisme, cléricalisme, centralisme, moralisme, juridisme… N’est-ce pas précisément ce que nous lui demandons du point de vue chrétien afin que, comme Jésus en son temps, nous puissions nous lever et mettre les autres debout ?

Il faudrait débattre de tout cela en Église, mais ce débat même est refusé et les théologiens qui s’y livrent sont réprimés. Nous en arrivons à souhaiter que la laïcité politique l’emporte, pour forcer l’Église à s’adapter et à accepter, pour nous, le risque évangélique.


Paul Löwenthal

Notes :
[1] Du bon usage de la laïcité, sous la direction de Marc Jacquemain et Nadine Rosa-Rosso, Bruxelles, éditions ADEN, 2008.
[2] Paul Löwenthal a présidé le Conseil interdiocésain des laïcs entre 2001 et 2007. Ses réflexions sont toujours nourries par les échanges dont il a bénéficié au C.I.L., mais les idées exprimées n’engagent que lui.



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