Publications

Rechercher les articles
par mot du titre ou mot-clé :

présentés par :

année et n° (si revue):

auteur :

Quand le Centre nous tient…

Michael Singleton
Cet article n'a pas été publié dans une de nos revues

Avec tout le respect que je leur dois et que je leur donne de tout cœur, mon cerveau de simple sociologue reste parfois rêveur devant le projet de certains catholiques radicaux visant à la communautarisation de leur Eglise. À ce propos, deux dictons de mon Angleterre natale me viennent à l’esprit : « Un pieu carré passe mal dans un trou rond » et « On ne peut pas avoir son gâteau (sectaire) et le garder dans une armoire (ecclésiale) ». En effet, et quoi qu’il en soit d’éventuelles bilocations hagiographiques, le commun des mortels ne peut pas se (re)trouver partout à la fois. Pour finir, entre la marginalité mutante et le centre conservateur, il faut bien choisir.

Mais trêve de slogans, place au sobre rappel d’une simple thèse sociologique : « à chaque lieu sa langue et logique » - un principe susceptible d’une double explicitation.

1. Quand le Centre tient… le Tout, les parties n’ont qu’à se tenir coites !

Même si on ne saurait jamais les fixer d’avance au millimètre près, il y a des limites à ce qu’on peut faire dans un milieu concret à un moment donné. Ces limites sont à la fois facteur de la taille d’un groupe et du type de rapport qu’il entretient éventuellement avec un centre. Le point zéro de la structuration sociale peut être illustré par la modeste bande typique des chasseurs-cueilleurs nomades en général et des Pygmées africains en particulier. Ces derniers ignorent tout pouvoir que ce soit des chefs sur leurs sujets, des hommes sur les femmes, des vieux sur les jeunes, des experts sur des non initiés et ne reconnaissaient tout au plus la seule autorité ou notoriété articulée à des compétences effectivement acquises. On suivra, par exemple, un chasseur chanceux ou expérimenté, mais celui-ci ne saura jamais imposer sa volonté à ses compagnons. Ad intra, dans la communauté de base des Pygmées, aucun monopole de l’avoir, aucun savoir-faire exclusif, aucun savoir consacré – rien que du bon sens dans le partage des acquis matériels, dans la distribution des tâches morales, dans la communication des convictions métaphysiques. Ad extra, en l’absence de toute structure fédératrice si ce n’est le sentiment d’appartenir à un même monde, le problème des rapports entre un centre et sa périphérie ne se pose tout simplement pas pour les bandes pygmées.

Par contre, à l’autre bout de l’échelle sociale, incarné par la royauté sacrée, le pouvoir hiérarchique, devenu littéralement et intrinsèquement « impopulaire », ne peut justifier son autorité qu’en faisant apodictiquement appel à une institution transcendantale. Le mode de vie de la cour finit par être tellement à part que le monarque s’imagine à titre personnel l’élu de Dieu. La seule solution que le Peuple a trouvée pour remédier à ce genre d’impasse idéologique et institutionnel fut le régicide. Le souverain pontife de l’Eglise catholique n’est qu’un cas encore plus limite que le roi divin de cette individualisation intouchable entre le centre haut, promoteur inconditionnel de l’ordre qu’il a établi et une périphérie prophétique plus consciente des inédits qui s’annoncent.

Or tant que le centre tient, les tendances centrifuges de ses acteurs levain seront dans le meilleur des cas récupérées et dans le pire rejetées par le pouvoir. D’un côté, c’est saint Françoise d’Assise & Cie qui se sont laissés faire par la Papauté, là où leurs contemporains, les Vaudois et autres « pauperes Christi », ne se sont pas laissés avoir, préférant tirer leur plan évangélique tout seuls comme des grands. C’est aussi, le cardinal Suenens et d’autres clercs charismatiques qui ont réussi à freiner l’élan d’un mouvement qui aurait dû, sociologiquement parlant, aboutir à des assemblées tout aussi autonomes et anarchiques que leurs pendants de l’Age apostolique. De l’autre côté, c’est le sort réservé par le Kremlin à ses dissidents de bonne foi (des « malades infantiles » disait déjà Lénine bien avant Staline) et qui n’est que la version sécularisée des anathèmes lancés contre des théologiens qui se voyaient modernisants, mais que le Vatican croyait modernistes.

En règle générale, ce n’est que quand un centre implose sous son propre poids ou grâce à des coups de boutoirs, que du radicalement inédit peut se mettre en place – (mal)heureusement en (re)prenant la place de l’ancien. Si Titus n’était pas venu à bout de Jérusalem (« grâce à Dieu » proclame le croyant), la mouvance de Jésus et les siens se serait sans doute finie comme il avait commencé au sein du judaïsme hiérarchique. Si l’une ou l’autre communauté chrétienne (surtout celle de Rome grâce cette fois-ci à Constantin – dixit Veyne) s’est précipitée au centre vidé par la chute de Jérusalem et l’implosion du paganisme, renonçant ainsi à son statut sectaire pour assumer une identité ecclésiale, d’autres assemblées de Dieu ont continué à assumer volontairement leur vocation prophético-périphérique. On retrouve le même scénario et la même bifurcation lors de toute Réforme ou Révolution : aux mutants marginaux, tel un Luther ou un Lénine, qui finissent en Chef d’Eglise ou d’Etat, s’opposent des Winstanley et des Trotski qui savent que plus ça continue à bouger, mieux c’est. En citant des activistes séculiers en même temps que des acteurs religieux, les puristes m’accuseront de confondre les chèvres et les choux. Mais sociologiquement c’est du pareil au même : la loi qui régit les rapports entre le centre et la marge régit la logique humaine en amont de ses colorations culturelles – c’est pourquoi nous éprouverions aucun mal à reconnaître que ce qui vaut pour l’ordre clérical vaut aussi pour ses pendants médicaux ou scientifiques. Tout centre qui tient son Tout, tient ses parties en otage.

Tant donc que le Vatican en particulier tient bon il ne faut pas rêver : le risque d’un « retour à » ou du « retour du » christianisme primitif n’est pas plus grand sous le Souverain Pontife Benoît que ne fut sous le Grand Prêtre Caïphe, le recours projeté par Jésus aux origines de la foi biblique. Notez qu’en tant que sociologue je n’ai pas à prêcher pour un retour-recours aux commencements communautaires qu’on aurait tort de prendre comme absolument authentiques, car au-delà d’un certain seuil de complexité sociale une église (ou ordre clérical) devient un mal nécessaire capable à l’occasion de faire du bien malgré lui. Encore moins prêcherais-je pour l’assassinat réel ou virtuel du Pape. Il faut laisser au Temps le temps. En temps opportuns, l’Histoire viendra à bout de l’Eglise catholique comme elle l’a déjà fait pour la religion des Pharaons ou des Incas. En attendant Qui vult et finem vult et media – vouloir renouer avec l’esprit évangélique sans épouser sa lettre, sociologiquement sectaire, serait littéralement aboutir à un non lieu, d’ordre a- et aucunement u-topique.

C’est pourquoi les Catholiques ciblés par cette note, me paraissent vouloir faire au-dedans ce qui ne peut être fait qu’au-dehors. On ne peut pas activer une mentalité communautaire ou congrégationaliste dans un milieu clérical - agir en méthodiste dans une église catholique. Le sociologue comprend que leur préprogrammation fait que les Catholiques radicaux hésitent à rompre avec leur Eglise. Mais il ferait remarquer que leurs rêves d’églises locales, libérées du carcan clérical, ont été réalisés par des réformateurs moins romantiques (ou mieux moins « romaintiques »), plus conscients des coûts cachés qu’il fallait bien payer pour épouser au plus près l’élan évangélique. Si notre sociologue est en plus anthropologue, il pourrait ajouter que l’unité n’est pas une valeur absolue puisqu’il y a de fait (constructivisme oblige) autant de philosophies et pratiques du naître et être ensemble que de situations socio-historiquement spécifiques. Prenons les cultures où en l’absence de toute superstructure « supérieure », la grande famille représente un nec plus ultra et où un fils accusera son patriarche de père d’être un sorcier afin de pouvoir rompre avec lui pour fonder sa propre famille, quitte à renouer des liens avec les siens par la suite. Dans ce type de contexte (aux antipodes de la civilisation impériale et féodale qui a donné naissance à l’Eglise de Rome), où la fission est aussi permanente que primordiale, le sociologue n’est pas étonné de rencontrer une pléthore de nouveaux mouvements religieux, indépendants et fiers de l’être, et aucunement en attente d’une gestion centralisée et hiérarchique.

2. Sociologiquement « qui change d’échelle change d’essence »

Il se fait que les Pygmées nomades côtoient des agriculteurs bantous, sédentarisés dans des grands villages aux structures gérontocratiques, connaissant une stricte division du travail entre hommes et femmes, entre spécialistes et profanes. Malgré le fait que ces deux cultures entretiennent des rapports réguliers, il ne viendrait jamais à l’esprit d’un Pygmée de se faire initié dans la société bantoue et encore moins à un bantou d’assumer le mode de production et de reproduction pygmée. Car tous les deux sont bien conscients du prix identitaire qu’il faudrait payer pour ce genre de dé- et de re-localisation. Autrement dit, aussi bien le Pygmée que le Bantou savent que l’existence villageoise n’est pas une simple version plus grande de la vie en bande, mais que passer de l’un à l’autre comporte un changement complet de convictions et de comportements. Là où, par exemple, en forêt chaque Pygmée est son propre « prêtre » puisque la religion nomade est tout aussi informelle qu’individuelle, dans le village le sacré a été monopolisé et sacramentalisé par des spécialistes et le peuple dépossédé d’un accès direct au « divin ».

À partir d’un certain seuil, l’eau bouillante devient de la vapeur. De même qui change d’échelle sociale, change d’essence sociologique : de la secte on passe à l’église, le communautaire se convertit en clérical, le Pygmée devient Bantou… et le prophète Jésus, messie marginal, devient le Christ Roi et Archiprêtre. Peut-on créer des véritables communautés locales tout en continuant de relever d’une Eglise globale ? Peut-on à la fois « globaliser le local » et « localiser le global » ? Pour finir un « catholique congrégationaliste » ferait figure d’un oxymore du même gabarit que la « bombe atomique propre » ou un « jésuite honnête » !

Michael Singleton


webdesign bien à vous / © pavés. tous droits réservés / contact : info@paves-reseau.be

Chrétiens en Route, Communautés de base, Démocratie dans l'Eglise, Evangile sans frontières, Hors-les-murs HLM, Mouvement Chrétien pour la Paix MCP, Pavés Hainaut Occidental, Sonalux