Publications

Rechercher les articles
par mot du titre ou mot-clé :

présentés par :

année et n° (si revue):

auteur :

Coupables, mais aussi victimes

Pierre de Locht
Publié dans HLM n°97 (9/2004)

Le drame de la pédophilie alerte notre époque. Les cas relativement fréquents de prêtres pédophiles en constituent un des volets particulièrement douloureux et lamentables. Pendant longtemps, l'autorité religieuse a cru pouvoir régler elle-même les situations troublantes, dont elle a souvent minimisé les graves dégâts, en se contentant de déplacer les prêtres coupables de pédophilie. On a cherché avant tout à éviter le scandale pour ne pas ternir l'image de l'Église. Sous l'emprise des événements, l'institution ecclésiale a commencé heureusement à adopter une attitude plus judicieuse et plus responsable, en laissant les instances civiles remplir leur rôle d'enquête, de protection et de sanctions pénales à l'égard des prêtres comme de toute autre catégorie de citoyens. Se soumettant aux verdicts des tribunaux, les diocèses sont également amenés à prendre en charge les indemnités et dédommagements financiers souvent fort importants.

 

Cela étant, on en reste, autant que faire ce peut, à réparer les dégâts, sans analyse fondamentale des causes profondes et lointaines du drame. Suffit-il de rejeter les coupables, en les considérant comme des cas d'exception dont l'Église se désolidarise entièrement? Comment est-il possible en effet que des hommes qui ont loyalement consacré leur vie au service du prochain, dans la ligne du grand message apporté par Jésus, en arrivent à de tels errements ?  Participant récemment à un débat public au sujet des prêtres pédophiles, j'étais assis à côté d'une femme magistrat qui avait été amenée à traiter des situations de ce genre. Tandis qu'on soulignait à juste titre l'ampleur des dégâts chez les enfants victimes des agissements de certains prêtres, elle m'a soufflé à l'oreille : "Ces prêtres coupables ne sont-ils pas eux aussi des victimes ?"  Quelle formation leur a-t-on donnée au séminaire ? Quelle est l'image de la sexualité avec laquelle ils ont abordé leur ministère presbytéral ? Telle que je l'ai connue, la formation reçue au séminaire passait totalement sous silence le sens de la sexualité, l'attention étant uniquement portée sur la valeur supérieure du célibat comme offrande à Dieu et au service des autres. C'est ce seul éclairage qui prévalait dans les exposés et retraites annuelles auxquelles participaient obligatoirement tous les prêtres. Il en a été ainsi pour ma génération, et je ne suis pas sûr que cela ait fondamentalement changé par la suite.

 

Plus largement, l'image de la sexualité que l'Église continue à inculquer ne met guère en évidence combien elle constitue un lieu important et privilégié de relation interpersonnelle, l'expression d'un amour vrai, respectueux et exigeant. Pendant des générations n'a-t-elle pas centré la préoccupation des époux sur la matérialité des moyens utilisés dans la régulation des naissances ? En prônant, jusqu'il y a peu, la priorité absolue de la fécondité comme seule apte à donner dignité et valeur à la rencontre sexuelle, en se souciant de manière obsessionnelle de la matérialité des comportements dans l'acte sexuel, l'Église a négligé la signification vitale de la sexualité comme lieu particulièrement vivifiant de la relation interpersonnelle. Notre Église n'a-t-elle pas tendance à voir avant tout dans la sexualité une jouissance facile, sans mesurer les exigences intensément humaines d'une relation de deux êtres mettant en partage de vie toutes les facettes de la personne humaine. Est-ce étonnant de la part d'une autorité religieuse composée uniquement d'hommes et de célibataires, dans une institution où n'existe à aucun niveau une relation d'égal à égal ? Si c'étaient des couples qui avaient principalement en charge l'élaboration des documents concernant la morale conjugale, ceux-ci auraient une toute autre tonalité. Les différentes composantes de la réalité sexuelle telle qu'elle échoit à l'immense majorité des humains y apparaîtrait sous des perspectives bien différentes. Ce n'est pas au départ du célibat consacré que peut s'établir une juste perception de la vie conjugale et du mariage.

 

Le défoulement d'une sexualité très pauvre et très épidermique, dont notre époque donne souvent l'exemple, n'est-il pas un choc en retour, en réaction à l'enseignement figé et peu vivifiant concernant la sexualité qu'ont connu les générations précédentes ? Et aujourd'hui, par manque de perspective sur la véritable signification de la sexualité, l'Église est fort peu présente aux recherches actuelles pour rendre la sexualité plus authentiquement humaine.

 

Il y a dès lors plus à faire aujourd'hui qu'à écarter les prêtres pédophiles comme des brebis galeuses et à débourser les lourdes indemnités financières dues aux victimes de leurs égarements. Une mise en question fondamentale s'impose quant au sens de la sexualité, aux valeurs et exigences de la vie conjugale, à la place donnée au célibat dans l'Église. Il n'est plus possible de faire l'économie d'un débat réellement ouvert sur l'exclusivité de toutes les responsabilités dans l'Église que se réservent des hommes, sur l'obligation du célibat imposé à tous les ministres de la communauté ecclésiale. Probablement faut-il commencer par un inventaire objectif de la situation telle qu'elle est actuellement vécue dans l'Église. Entre autres par une large enquête demandant aux prêtres à travers quels cheminements et souvent quelles lourdes difficultés, ils ont dû construire leur personnalité, assumer leur affectivité, établir des relations authentiques, non centrées sur un pouvoir, mais sur une manière saine et vraie d'être en humanité.

 

Pierre de LOCHT

 

 

 

La rédaction d'HLM est sensible à l'amitié que lui fait Pierre de Locht de lui proposer ce texte ;  elle le remercie pour ces réflexions et les questions posées, et pour cette occasion d'ouvrir un dossier sur un sujet qui touche de près les membres d'HLM, leurs proches, les lecteurs de la revue.

Pierre y formule son jugement sur la responsabilité de l'institution ecclésiastique en la matière ; et invite donc le lecteur à y confronter le sien.

Mais, l'institution doit aller aux causes des égarements, analyser puis réformer les représentations et les comportements ; et d'abord établir un état de la question. HLM répercute volontiers l'invitation de Pierre : vous, membres d'HLM qui avez expérimenté le célibat puis le mariage, vous, lecteurs d'HLM qui connaissez le système d'éducation ecclésiastique, qui véhiculez et analysez les représentations chrétiennes, vous êtes conviés à vous exprimer. À participer à l'inventaire que Pierre préconise : décrire vos cheminements 'en humanité'. Même, préconiser les réformes.

Pour sa modeste part, HLM se réjouit de participer à ce nécessaire effort de clarification et de réforme attendu par tant de chrétiens ; elle rassemblera vos contributions dans la prochaine livraison 'toutes boîtes', adressée à l'ensemble du clergé. Et vous remercie d'avance.

Pour la rédaction d'HLM, Jean-Marie CULOT

 

 

 Soyez donc naturel ...

 

En amorce, en écho à l'invite de Pierre, permettez-moi deux réflexions.

Récemment, je me préparais à devenir grand-père, et m'intéressais aux recommandations de 3 femmes, 3 fées – psychologue, sage-femme et gynécologue – à de jeunes parents. De grâce, soyez naturels, insistent-elles ! La médicalisation de la grossesse et de l'accouchement va s'accentuant. Craignant les reproches et les procès, les gynécologues multiplient les examens, les interventions. Les mamans s'en réfèrent trop systématiquement aux recommandations de spécialistes. De grâce, disent les auteurs aux parents : écoutez-vous, écoutez vos sensations, vos peurs, vos plaisirs, vos perturbations, vos évolutions, vos souvenirs. Écoutez votre corps.

J'appréciais cette invitation à se libérer d'une idéologie (ici, médicale et technicienne), et à faire plus confiance à soi-même, et notamment à son corps, à la nature. Lorsqu'on tentait, à une déjà lointaine époque, de nourrir tant bien que mal au lait scolastique un jeune célibataire que je connais, on multipliait les réticences, les interdits. Ce qui est du corps était suspect, réputé dangereux, en tout cas inintéressant. Intéressants, par contre, et devant retenir toute l'attention étaient la théorie, le dogme et le jugement moral. Voici un bébé, très bien, mais qu'est-ce que l'Église avait à en dire, à en faire ? Et moi que devais-je en dire aux parents ? Ce mystérieux et puissant élan sexuel qui avait conduit à cet enfant, allais-je trouver un bon auteur pour pouvoir en parler ? En prêcher. On connaissait quelquefois ce réconfort de parvenir à la rive, de toucher au vrai lorsque tombait du ciel le bouquin d'un s.j. distingué, lorsqu'on apprenait ce qu'on en pensait à Louvain ou au Saulchoir. Et le regret de ne pouvoir restituer, en termes adéquats, à ces jeunes parents en quoi consistait leur 'réalité' ! A y repenser, leur patience a été bien grande !

Puis, un jour, une femme, près d'elle, face à elle, avec elle. Puis un enfant. Parfois la découverte venait d'elle-même, parfois il y fallait l'effort pour s'arracher à d'anciens schémas, effort toujours à reprendre : non, le corps est bon, un bon compagnon à découvrir, à connaître, auquel se familiariser. Pas neutre ou innocent pour autant, on le sait, Sigmund. Et la bienfaisante découverte est du même ordre pour la sexualité. Pour la nature, même. Le corps est à écouter, à respecter autant qu'à surveiller, maîtriser, apprivoiser. L'évolution a parfois paru copernicienne.

Et alors, me direz-vous, c'est ton histoire, il n'y a pas de quoi en faire un plat ! Oui, mais j'ai conscience d'avoir transmis des représentations inadéquates, d'avoir porté des jugements erronés, d'avoir fait porter des fardeaux, d'avoir ajouté aux troubles. Conclusion : la probabilité d'être pertinent en matière de sexualité me paraît plus forte si l'on a expérimenté soi-même une relation sexuée ; elle est méchamment plus faible si l'on n'en a qu'une représentation abstraite, intellectualisante. Conclusion annexe : le recours à une nécessaire théorie ne doit pas distraire de l'écoute du corps et de la nature, et la difficulté est réelle pour beaucoup, en tout cas pour les clercs et les parturientes.

La seconde réflexion sera plus brève, n'effleurant que le sujet. Le clivage entre conception adéquate (à mon sens !) et inadéquate de la sexualité est, pour moi, au fond, d'ordre politique. Je ferais a priori confiance à des mariés comme à des célibataires de tendance progressiste ; je supporte mal une conception conservatrice, qu'elle soit véhiculée par des célibataires et plus encore par des mariés, et très mal, une conception intégriste. J'apprécierais beaucoup une évolution de la position de l'Église, moins une évolution induite par l'Opus Dei ! Conclusion : si vous évoluez, que ce soit dans le 'bon' sens. Conclusion annexe : j'apprécierais que tout le monde pense comme moi, mes concitoyens comme mes coreligionnaires. C'est beaucoup demander.

Jean-Marie CULOT

Pierre de Locht


webdesign bien à vous / © pavés. tous droits réservés / contact : info@paves-reseau.be

Chrétiens en Route, Communautés de base, Démocratie dans l'Eglise, Evangile sans frontières, Hors-les-murs HLM, Mouvement Chrétien pour la Paix MCP, Pavés Hainaut Occidental, Sonalux