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Spiritualité et engagements font-ils bon ménage ?

Jeanine Depasse
Publié dans CEM n°89 (12/2010)

Alors que certaines communautés avaient formulé une interrogation : « spiritualité et engagements font-ils bon ménage chez nous ? », l’équipe de préparation de la rencontre a répondu par l’affirmation : « convictions et engagements font bon ménage ! ». Le mot spiritualité fut remplacé par le mot convictions. Pourquoi ? Il faut s’en expliquer.[1]

1.  “Spiritualité” et/ou “convictions” ?

Ces deux termes témoignent des transformations du croire dans la société moderne.

-  La modernité a rompu avec la croyance au surnaturel en remettant aux humains eux-mêmes et à leurs capacités propres - non plus à une Puissance supérieure -, le soin de rationaliser le monde où ils vivent, de maîtriser par la pensée et par l’action les tendances au chaos (= sécularisation).

Cependant, si les progrès de la science et de la technique ont évacué en grande partie les mystères du monde, ils n’ont pas résorbé, bien au contraire, l’incertitude de la condition humaine et le besoin de chercher pour sa vie du sens et de la cohérence. C’est dans cette tentative pour conjurer l’incertitude que s’enracine la soif de spirituel, proliférant aujourd’hui

- La spiritualité (spiritus, esprit, souffle), c’est ce qui donne du souffle, du sens, du sel à ma vie. Ce n’est pas un domaine réservé à certains groupes (les croyants) ou à certaines personnes (les moines, les religieuses, les prêtres). Chacun est concerné par une quête spirituelle pour donner souffle et sens à sa vie humaine, dans tous ses aspects.

On se situe ici dans la perspective d’une recherche philosophique ou d’un développement personnel.

-   Les convictions (con-vincere, con-vaincre)

Le mot désigne une attitude humaine de base. Dans la vie quotidienne ou dans des circonstances exceptionnelles, on ne peut vivre sans convictions pour faire des choix, prendre des engagements, tenter des paris qui orientent l’ensemble de la vie personnelle et sociale. Nos convictions ont des conséquences sur notre façon de vivre et d’agir.

On est ici dans la catégorie du croire qui n’est pas d’abord une adhésion à des idées, mais bien une foi vécue, une pratique et un engagement concrets. « Ce que le locuteur fait de l’énoncé qu’il affirme croire » (M. de Certeau). Le croire ne relève pas de la vérification expérimentale. Il échappe à la démonstration. Il comporte des risques liés à tout pari sur l’avenir.

2.  Post-modernité et renouveau spirituel

-  La spiritualité contemporaine se distingue par quelques traits spécifiques :

·       Quête spirituelle au cœur de la subjectivité

·       Individualisation de la relation au divin; rencontre directe et immédiate du divin

·       Expérience spirituelle revendiquée en dehors et contre les institutions religieuses, apparaissant, quelles qu’elles soient, trop autoritaires, trop englobantes, trop rationnelles

·       Besoin de liberté dans la recherche de sens: chacun entend suivre sa route, « bricolant » plutôt que de suivre un itinéraire déjà tracé

·       Importance de l’émotion et de l’intuition, défiance à l’égard de la raison

·       Recherche qui est une expérience où l’individu est le protagoniste direct et non le récepteur passif d’une doctrine.

La spiritualité apparaît donc aujourd’hui comme une voie pour se réconcilier avec soi-même, avec les autres, avec la nature. Elle vise à retrouver le monde comme lieu habitable, comme lieu d’harmonie.

- Les caractéristiques de cette nouvelle sensibilité religieuse expriment une mutation culturelle dans nos sociétés post-modernes :

Les deux socles sur lesquels reposait la confiance en la modernité se sont brisés: le socle de la certitude d’un progrès continu et le socle de la raison scientifique capable de résoudre les problèmes au fur et à mesure qu’ils apparaissaient.

Le progrès et le développement de la science et de la technique sont devenus problématiques et soulèvent de lourdes interrogations tant il est vrai que l’avenir se présente avec le visage de l’incertitude et du chaos.

Les acteurs sociaux ont quant à eux à se situer dans un espace ouvert dans lequel le changement et l’innovation sont érigés en normes.

Le monde paraît brisé, dispersé, impossible à maîtriser. L’individu se sent fragile, ne pouvant compter que sur lui-même pour construire sa vie.

Ce n’est pas un hasard alors si nombre de nos contemporains sont en recherche d’un sens à leur vie et tentent de parvenir au bien-être au moyen d’innombrables disciplines et pratiques “spirituelles”.

3. Quel discernement les communautés chrétiennes peuvent-elles opérer ? Ou “la religion pour mémoire” (D. Hervieu-Léger)

Comment les communautés chrétiennes peuvent-elles s’ouvrir à la sensibilité culturelle post-moderne ? Il ne s’agit pas pour elles, en effet, de développer une attitude défensive face à la nouvelle sensibilité spirituelle. (C’est notre temps et c’est notre monde !) Mais les communautés ont à se mettre à son écoute pour tenter d’en déchiffrer le sens et en discerner les exigences.

La spiritualité post-moderne est une invitation pour les chrétiens à mettre au centre de l’éducation religieuse non plus les propositions de foi mais l’expérience personnelle du Dieu de Jésus. Un chrétien n’est plus crédible aujourd’hui s’il n’est pas en mesure de dire « je crois », en s’appuyant sur un vécu et des convictions personnelles. Il ne s’agit pas de tomber dans du subjectivisme, mais c’est seulement dans un vécu personnel et grâce à lui que les vérités codifiées s’illuminent de l’intérieur, prennent de la saveur, deviennent significatives, vitales, fécondes.

C’est là le sens des témoignages entendus ce matin. Chaque parcours est personnel et singulier. La liberté et la personnalisation des itinéraires ne sont pas un luxe mais une condition indispensable à la croissance de chrétiens, adultes dans la foi.

Cependant l’expérience spirituelle de la rencontre du Dieu de Jésus n’est pas n’importe quoi. Si elle se confesse comme chrétienne, cette expérience doit se mesurer à l’Évangile entendu et mis en œuvre dans la communauté chrétienne. Pour cette communauté qui s’appuie sur les Écritures et s’inscrit dans une histoire, le Dieu de Jésus ne dit pas n’importe quoi. Un discernement s’impose. Il est difficile et douloureux car il peut amener à des ruptures avec la sensibilité spirituelle contemporaine.

Vivre une expérience chrétienne, c’est s’inscrire dans une lignée, dans une histoire, c’est découvrir une conviction et la façon de la vivre à travers des témoins, une multitude de témoins qui nous ont précédés dans l’histoire, et à partir d’eux, construire son « récit » personnel. La légitimité des choix personnels qui déterminent la vie, y compris les choix moraux, se fonde sur la lignée, dans la continuité d’une tradition vivante : « comme nos pères nous l’ont dit ». C’est cela que la sociologue de la religion, D. Hervieu-Léger appelle « la religion pour mémoire ».

Cette inscription dans une lignée :

·       fait sortir de soi. Elle rappelle à l’expérience spirituelle qu’elle ne peut se replier sur elle-même, ni céder aux mirages et aux illusions de la vie intérieure ni à la tentation de l’immédiateté de Dieu. Sous prétexte de chercher Dieu, la spiritualité peut être recherche de soi. Dieu alors cesse d’être l’Autre pour être possédé, annexé, manipulé. En s’enfermant ainsi en soi, on écoute que soi et on abandonne le monde à sa violence et à sa misère.

·     rassemble symboliquement un peuple.

Elle a fixé des lieux et des temps où femmes et hommes se rassemblent pour, de foules devenir symboliquement un peuple par des actions accomplies en commun (engagements, célébrations, chants, prières…) Ces activités font du peuple un acteur. De manière symbolique, la communauté simule le Royaume tout en sachant qu’il est toujours ailleurs.

·     met en route.

Une expérience spirituelle évangélique doit s’ouvrir à l’expérience de la fraternité et de l’hospitalité de l’autre. C’est cela l’expérience de la rencontre du Dieu de Jésus : « Laisse-moi aller, ne me retiens pas. Je vais au Père ; toi, va vers mes frères » Jn 20,17. Aller au Père est la même chose qu’aller vers des frères et c’est cela qui articule tout témoignage spirituel authentiquement évangélique.

Le Dieu de Jésus est présent aujourd’hui comme hier, dans l’ici et le maintenant de l’histoire. Il ne peut être rencontré que si l’autre humain est accueilli comme prochain, à commencer par le pauvre et l’opprimé. La rencontre du Dieu de Jésus engage donc une responsabilité éthique, celle de renoncer à soi et d’entrer avec d’autres dans la construction d’un Règne de justice et de tendresse.

Notre manière de penser le Dieu de Jésus est une clef pour penser les relations entre les genres, les classes, les races, les humains, et entre les humains et la terre. Une clef pour transformer tout le système des relations et pour passer d’un système de violence et d’exploitation à un système où l’on pourrait entretenir des relations vivifiantes à tous les niveaux.

Donc, dans le champ chrétien, la spiritualité est à la fois une intelligence du sens le plus profond de l’existence humaine et un engagement à le réaliser.

Jeanine Depasse (CEFOC)

Notes :
[1]    Sources utilisées : D. HERVIEU-LEGER, La religion pour Mémoire, Cerf, 1993 ; La mystique et la crise internationale, Concilium n° 254, 1994 ; L’aspect radieux de la foi, Concilium n° 287, 2000.



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